jeudi 8 novembre 2018

Les « gueules cassées » Les visages défigurés de la Grande Guerre

Aucun des soldats engagés dans la Première Guerre mondiale ne revint indemne : le traumatisme fut intense pour les corps comme pour les esprits.
Parmi les millions de blessés physiques, certains ne pouvaient même plus être reconnus par leurs proches, tant leurs visages étaient défigurés.
Ces « gueules cassées », comme les a baptisées le colonel Picot, premier président de l’Union des Blessés de la Face et de la Tête, sont devenues le symbole des douleurs provoquées par ce conflit.
À un siècle de distance, il est temps de partir à leur rencontre pour rendre hommage à leur courage.
Isabelle Grégor

Les Poilus, au cœur de la cible

On le sait, la Grande Guerre fut le lieu de toutes les innovations : les industriels firent en effet preuve d'une belle imagination pour rendre le conflit particulièrement violent.
Premier bénéficiaire des progrès de la technologie : l'artillerie, qui infligea à elle seule les 2/3 des blessures. Si, autrefois, les balles ennemies pouvaient encore provoquer des atteintes bénignes, les temps ont bien changé : devenus coniques et donc plus rapides, ces projectiles provoquent désormais des plaies qui restent ouvertes et peuvent se transformer rapidement en gangrène, étant donné les conditions sanitaires.
Élément essentiel de la défense, les mitrailleuses qui se sont démultipliées font donc des ravages dans les rangs lors des premiers mois de conflit, surtout lorsqu'elles tirent à courte distance. C'est à un véritable mur de balles (parfois près de 500 à la minute) que sont confrontées les troupes !
Richard Nevinson, La Mitrailleuse, 1915, Londres, Tate collection
Celui qui a la chance d'échapper à la « machine à secouer les capotes » doit craindre le feu venu du ciel, ces obus à fragmentation qui sont à l'origine de 67 % des blessures sur le front de l'ouest.
Pilonnant les tranchées parfois pendant des jours, ils lacèrent de leurs éclats métalliques des corps qui ne sont en sécurité que dans les abris les plus profonds. À peine protégées par les casques et les sacs posés sur la nuque, les têtes sont particulièrement exposées.
Dans cette guerre de face-à-face, les soldats doivent également se mettre régulièrement à découvert pour observer l'ennemi. Et gare à celui qui laisse voir la lumière de sa cigarette dans la nuit ! Très peu de soldats ont donc pu échapper à la blessure : on estime que 40% du contingent français fut touché de façon invalidante et que 11 à 14% de ces blessés l'ont été au visage.
Sous la pluie d'obus
« Il n’y a rien de plus horrible à la guerre que de subir un bombardement. Un homme est là seul dans son trou. Tout d'abord il cause avec son voisin du trou d'à-côté. […] Il crâne, se contraint à plaisanter […]. Mais il constate que son rire sonne faux et brusquement il préfère être franc avec lui-même : nul doute n'est possible, c'est là un bombardement, un vrai, une de ces préparations d’artillerie qui précèdent les attaques et où le terrain à conquérir doit être complètement bouleversé, où il ne doit plus rester un être vivant dans les tranchées nivelées. [...] Sil comprend que l'obus va tomber près de lui, il ferme les yeux, se fait tout petit, place instinctivement son bras de façon à protéger la tête... [...] Bientôt, le bruit devient infernal ; plusieurs batteries tonnent simultanément. Impossible de rien distinguer. Les obus se succèdent sans interruption. Il lui semble que son crâne va exploser, que sa raison va chavirer. C'est un supplice dont il ne prévoit pas la fin. [...] le déluge continue. La force aveugle se déchaîne. Et l'homme reste dans son trou, impuissant, attendant, espérant le miracle » (Extrait du journal La Saucisse, avril 1917).
Effet d'un obus dans la nuit, avril 1915, Georges Scott, 1915, Paris, musée de l'Armée

L'urgence : la prise en charge

Lorsque la blessure arrive, il n'est pas toujours possible dans la panique générale de pouvoir être ramené par ses camarades à l'abri. Il faut attendre la nuit pour que les brancardiers, guidés par les cris, puissent intervenir. Mais combien de soldats, défigurés par les obus et ne pouvant se faire entendre, ont été abandonnés sur le terrain par leurs compagnons qui les ont cru morts ?
Pour les plus « chanceux », la prise en charge se fait sur des palanquins de fortune, les tranchées étant trop étroites pour les brancards.
Puis c'est le poste de pansement pour les premiers soins permettant de lutter contre l'asphyxie et l'hémorragie, avant l'acheminement au poste de secours du régiment où officie un médecin.
Dès 1914 on met en place des ambulances chirurgicales : très rapidement en effet, on se rend compte qu'il est plus efficace de commencer à traiter directement sur le terrain au lieu de s'empresser de convoyer les blessés à l'arrière.
La technique de « l'empaquetage-évacuation » faisait perdre de trop précieuses minutes pour le plus grand bonheur des infections ! L'hygiène était en effet très relative, faute de connaissance sur les bactéries : pour les combattre, on n'avait à disposition que l'eau de Dakin (solution tamponnée d'eau de Javel). Rappelons également qu'il n'y avait pas de techniques de réanimation et que la transfusion sanguine n'a été que peu utilisée avant 1917.
Heureusement, souvent, la boue empêchait les hémorragies ! À une vingtaine de kilomètres du front, ce sont les Ambulances Chirurgicales Automobiles (Auto-Chir) composées de camions propres, bien éclairés et chauffés, qui prennent la suite pour les personnes intransportables. Les blessés de la face pouvaient être alors orientés vers les services de transit de l'Arrière en attendant de pouvoir être transportés hors des zones de combat.
Les « Petites Curies » à la rescousse
Une femme étonnante, cette Marie Curie : alors qu'elle est loin d'être une experte en examen radiologique, elle décide d'aller sauver des vies sur le front avec son propre service de radiologie. Aidé d'Antoine Béclère, qui, lui, est spécialiste en la matière, elle fait le tour des appareils disponibles et convainc quelques dames fortunées de lui prêter leur voiture !
Même si elle a promis de les leur rendre, elle s'empresse de confier les engins à des carrossiers, à charge pour eux de les transformer en cabinets de radiologie sur roues en leur adjoignant près de 250 kg de matériel !
Elle se retrouve à la tête de 18 voitures et 200 postes fixes, où des centaines de collaborateurs s'empressent. Elle-même prend le volant après avoir passé son permis en 1916 et se rend sur le front en compagnie de sa fille, Irène, en charge des formations.
Après la guerre, avec son mari Pierre, elle refuse la Légion d'honneur qu'on souhaitait leur accorder pour l'ensemble de leurs recherches. Elle aurait cependant avoué être prête à l'accepter si l'on avait voulu rendre ainsi hommage à ses chères « Petites Curies ».
Marie Curie au volant d'une Petite Curie, 1914

Reconstruire les corps

Près de 15 000 grands blessés de la face parviennent ainsi dans les hôpitaux. Leurs chances de survie, en effet, sont paradoxalement assez élevées : les fonctions vitales ne sont pas atteintes et les infections moins fréquentes dans ce qui est traditionnellement une partie du corps habituée aux microbes.
Pris en charge par les tous nouveaux centres spécialisés, les seuls à être installés loin du champ de bataille (Lyon, Bordeaux et Paris puis Toulouse, Marseille...) les blessés vont, à leur corps défendant, inaugurer une spécialité inédite, la chirurgie maxillo-faciale.
S'appuyant sur les connaissances en stomatologie (bouche-mâchoire) et ORL (oreille-nez-gorge), les médecins cherchent à tâtons des procédés novateurs pour rendre aux soldats un visage.
Gaspare Tagliacozzi, De curtorum chirurgia per insitionem, 1597D'un côté, on développe l'autoplastie s'appuyant sur les propres tissus du blessé. Par exemple, pour les plus atteints, on reprend la technique impressionnante de la greffe italienne datant du XVIe : il s'agit de détacher un lambeau de peau sur un bras immobilisé pendant deux à trois semaines près du visage en attendant que la greffe se fasse.
On peut aussi utiliser celle de Dufourmentel consistant à rabattre une partie du cuir chevelu sur le menton : le blessé peut alors se laisser pousser une nouvelle « barbe » pour cacher ses cicatrices.
D'autres techniques permettaient également d'implanter graisse et cartilage pour redonner quelque forme au visage, mais les greffes d'os donnaient encore des résultats très médiocres.
Parmi les complications, les médecins devaient faire face à des contractures musculaires permanentes des mâchoires que l'on tentait de réduire par des techniques douloureuses d'écartement mécanique.
Enfin, des prothèses à but médical ou esthétique furent aussi proposées, souvent avec peu de succès : beaucoup de blessés, ayant vu leurs camarades souffrir du poids ou des irritations provoquées, les refusèrent, tout comme furent refusées de nombreuses opérations de reconstruction.
Comment en vouloir à des blessés qui pouvaient rester hospitalisés des années, confrontés à des techniques médicales encore hésitantes ?
Le « Studio For Portrait Mask »
En 1918, la sculptrice américaine Anna Coleman Ladd décida de mettre son art aux services des mutilés et elle ouvrit à Paris, avec l'aide de la Croix-Rouge et de son amie Jane Poupelet, un atelier de sculpture de masques destinés à donner de nouveaux traits aux blessés.
Pour cela, elle effectuait un moulage réalisé directement sur le visage blessé avant de le retravailler en s'inspirant des photographies plus anciennes du patient. Puis la maison Christofle fabriquait une prothèse en cuivre recouverte de peinture imitant la peau, souvent agrémentée de sourcils et plus rarement, d'une moustache peinte. Pour 18 dollars, près de 200 gueules cassées purent ainsi retrouver apparence humaine.
Jane Poupelet dans son atelier, 1918, Anna Coleman Ladd papers, Archives of American Art, S.I.
Le masque d'horreur
«  Il est mort, mais cet autre non. Et c’est bien pis. Comment un éclat d’obus seul a pu faire une telle blessure ! Oh, cachez cette face hideuse, cachez-la. Je détourne les yeux, mais j’ai vu et je n’oublierai pas, dussé-je vivre cent ans. J’ai vu un homme qui à la place du visage avait un trou sanglant. Plus de nez, plus de joues ; tout cela avait disparu, mais une large cavité au fond de laquelle bougent les organes de l’arrière-gorge. Plus d’yeux mais des lambeaux de paupières qui pendent dans le vide. Cachez ce masque d’horreur... et cet autre au profil de fouine dont le maxillaire inférieur a été emporté… » (cité par Sophie Delaporte dans Gueules Cassées, les blessés de la face de la grande guerre).
Photographies d'un soldat avant et après la pose d'un masque sculpté, 1920, Anna Coleman Ladd papers, Archives of American Art, S.I.

À l'intérieur des têtes

Obusite (ou shell shock en anglais, « le choc de l'obus ») : c'est avec cette expression que les chercheurs désignèrent les pathologies psychiatriques post-traumatiques créées par les combats.
Apparue en 1915, elle montre que, très vite, les troubles mentaux furent pris en charge par des médecins spécialistes eux-mêmes présents au front. Mais pour une gueule cassée, au choc des combats s'ajoutait celui de la perte de son reflet, de sa personnalité.
Isolés dans une chambre pour ne pas choquer les autres patients, ces blessés n'ont bien souvent à leurs côtés pour les rassurer que l'infirmière, plus présente que le médecin qui doit garder sa réserve de professionnel.
Affiche Les Gueules cassées de l'Union des blessés de la faceC'est à elle que revient la tâche de supporter les odeurs des plaies, de nourrir par sondes ou « canards » les mutilés et de comprendre les angoisses de ceux qui, souvent, ont perdu la vue ou la parole. Elle doit amener ces hommes souvent jeunes à s'accepter avant d'oser leur présenter un miroir.
Elle est aussi auprès d'eux lorsqu'a lieu l'épreuve de la visite des familles, avec les risques de rejet qui l'accompagne. Combien de gueules cassées ont préféré couper tout lien avec leurs proches plutôt que de leur infliger un visage difforme ?
Pour certains, assez nombreux semble-t-il, la bienveillance que leur procura leur infirmière finit par créer des sentiments, et même aboutir à un mariage.
Grâce à ces soutiens mais aussi à la camaraderie qui se met en place entre victimes, aidant à l'autodérision, on estime que les suicides furent finalement peu nombreux. À l'hôpital psychiatrique de Cadillac, une plaque placée près d'une centaine de tombes rappelle néanmoins que la survie ne fut pas facile pour tous : « À la mémoire de [nos] camarades mutilés du cerveau, victimes de la guerre 1914-1918 ».
« Une chose sans nom »
« J'appartiens pour toujours à un groupe d'hommes stigmatisés, à la face ravagée et qui n'a plus rien d'humain. Nous sommes une chose sans nom. Un amas monstrueux de chairs déchiquetées, de pansements, de pus, de fièvres empaquetées, le tout teinté par l'ombre des canons » (témoignage cité par Martin Monestier dans Les Gueules cassées, 2009).
George Grosz, Souviens-toi de l’oncle Auguste, l’inventeur malheureux. Une victime de la société, 1919, Paris, Centre Pompidou

Que devenir ?

La guerre était donc finie pour eux. Mais que faire ? Comment parler de réinsertion à des hommes souvent très handicapés ? Certes, des mesures avaient été prises pour aider les anciens combattants, mais avec des conditions économiques déjà difficiles, à quel type d'emploi pouvaient prétendre des personnes à l'aspect repoussant ?
Affiche de souscription pour les Gueules cassées, 1927Dévisagés comme des bêtes curieuses, ces soldats sont aussi la mauvaise conscience de la société à une époque qui ne pense qu'à oublier la guerre.
Pour éviter les regards mauvais ou horrifiés, ces marginalisés vont choisir de s'isoler en se regroupant dans l'Union des blessés de la face et de la tête. Fondée en 1921 par des anciens de la Ve division du Val-de-Grâce (surnommée le « service des baveux »), l'association placée sous la présidence du colonel Yves Picot lutta encore quatre ans pour que leur préjudice soit reconnu et leur taux d'invalidité monté à 100 %.
Mais ce n'était pas suffisant : il fallait permettre à ces anciens combattants de se réunir ou se retirer dans un endroit spécifique. C'est chose faite en 1927 avec l'inauguration de la Maison des gueules cassées à Moussy-le-Vieux (Seine-et-Marne).
Pour faire face aux frais, on multiplie les appels à souscription et les tombolas avant de créer en 1933 une grande loterie : la Loterie Nationale est née. Aujourd'hui l'association, toujours très active, continue à venir en aide aux grands blessés de guerre et à leurs familles tout en multipliant les actions en faveur de la mémoire des broyés des combats.
Kiosque de loterie des gueules cassées à Marseille
La délégation des « frères de souffrance »
Le 28 juin 1919, cinq anciens soldats se tiennent dans la galerie des Glaces du château de Versailles.
Placées derrière la table où va être signé le traité de paix mettant fin à la Grande Guerre, ces gueules cassées ne peuvent être ignorées par les acteurs de l'événement. C'est Georges Clemenceau lui-même qui a tenu à les associer à la victoire pour rappeler à tous, en particulier aux vaincus, les souffrances provoquées.
Pour recevoir cet hommage, le médecin-chef du service des « faciaux » du Val-de-Grâce a choisi le breton Albert Jugon, hospitalisé depuis 4 ans après avoir eu la moitié du visage emportée. Laissé d'abord pour mort sur le terrain, il aurait eu la force de griffonner quelques mots sur un papier, demandant qu'on s'occupe des autres victimes avant lui. Son altruisme le poussa plus tard à lancer l'association venant en aide aux blessés, avec son camarade Bienaimé Jourdain.
À ses côtés à Versailles, quatre fantassins viennent s'associer à ce moment historique, devenant le symbole des souffrances mais aussi de l'appétit de vivre de ceux dont la devise est « Sourire quand même ».

Peindre l'insupportable

Cubisme, expressionnisme, abstraction... Les années d'avant-guerre sont aussi celles des avant-gardes en peinture. Mais le conflit bouleverse les regards : certains découvrent un univers qui les fascine, comme Fernand Léger qui s'est dit « ébloui par une culasse de 75 ouverte en plein soleil, magie de la lumière sur le métal blanc ».
Rapidement, après l'exaltation des premiers mois, c'est le temps de la désillusion face à des souffrances sans fin. Si les dadaïstes vont choisir le saccage et la provocation pour témoigner de leur mal-être, d'autres vont tenter de faire face à la « grande boucherie » qu'ils ont souvent vue de près.
Otto Dix, Les Joueurs de skat, 1920, Berlin, Neue NationalgalerieMais comment traduire l'indescriptible et montrer les visages saccagés ?
La France semble préférer éviter le sujet alors que de l'autre côté de la frontière, les peintres George Grosz, Max Beckmann et surtout Otto Dix en font le sujet de leurs toiles.
Observez Les Joueurs de skat, peint par ce dernier en 1920 : moignons, main et mâchoire mécaniques, visages brûlés et défigurés ont transformé les trois joueurs en marionnettes disloquées mais toujours désireuses de profiter de la vie.
Profondément traumatisé par la guerre, Otto Dix avait consacré à ces anciens combattants d'autres toiles : elles ont été brûlées par les nazis qui les jugeaient déshonorantes pour l'armée.
Edmond de Laheudrie, Monument aux morts de Trévières, après 1918Parmi les hommages artistiques aux gueules cassées, c'est peut-être du côté de ceux qui sont restés dans l'ombre que l'on trouve les œuvres les plus frappantes, comme celles de René Apallec, créateur de collages troublants composés à partir d'exemplaires de L'Illustration.
À Trévières, dans le Calvados, c'est la statue d'une femme qui se dresse fièrement sur le monument aux morts.
Mais sous le casque de cette Victoire de bronze, la moitié du visage manque : en 1944, un obus l'a défigurée, comme pour saluer une dernière fois les milliers de Poilus mutilés.
Guillaume Apollinaire, « Tristesse d'une étoile »
Pablo Picasso, Portrait de Guillaume Apollinaire illustrant l'ouvrage Calligrammes, 1916, Paris, musée PicassoUne belle Minerve est l'enfant de ma tête
Une étoile de sang me couronne à jamais
La raison est au fond et le ciel est au faîte
Du chef où dès longtemps Déesse tu t'armais

C'est pourquoi de mes maux ce n'était pas le pire
Ce trou presque mortel et qui s'est étoilé
Mais le secret malheur qui nourrit mon délire
Est bien plus grand qu'aucune âme ait jamais celé

Et je porte avec moi cette ardente souffrance
Comme le ver luisant tient son corps enflammé
Comme au cœur du soldat il palpite la France
Et comme au cœur du lys le pollen parfumé
Calligrammes, 1918.
René Apallec, Gueule cassée, collage à partir de photographies de L'Illustration, entre les deux-guerres

Bibliographie

Sophie Delaporte, Gueules Cassées, les blessés de la face de la grande guerre, Agnès Vienot édition, 2001,
François-Xavier Long, « Les Blessés de la face durant la Grande Guerre : les origines de la chirurgie maxillo-faciale »,
Albéric Pons et Raphaël Frida, « Les Gueules cassées de la Grande Guerre ».
Le drame des « Gueules cassées » a inspiré deux grands films, d'après les romans éponymes : La Chambre des officiers (François Dupeyron, 2001) et Au revoir là-haut (Albert Dupontel, 2017).
Extraits de romans
Otto Dix, Transplantation, 1924, New York, The Museum of Modern ArtRoland Dorgelès, Les Croix de bois, 1919
« À l'hosto où j'étais, ça ne désemplissait pas. On se balade réunis comme on est blessé, c'est crevant. Ceux à qui il manque un bras ou bien qui ont la tête amochée, ils s'en vont en bande, parce que leur blessure, çà ne les empêche pas de marcher, ils peuvent faire vinaigre. […] Les civils n'y font plus attention ; ils disent comme ça que maintenant ils ont pris l'habitude. Les gars l'ont pas, eux, l'habitude, tu peux en être sûr... J'avais un social qui avait eu le bas de la tête enlevé, il n'osait pas se montrer, il avait honte ».
Marc Dugain, La Chambre des officiers, 1998.
Levauchelle, une gueule cassée, doit recevoir la visite de sa famille à l'hôpital...
« La première visite de sa femme et de ses enfants eut lieu le 21 juin 1916, premier jour de l'été.
Dans la matinée qui avait précédé, Levauchelle m'avait consulté pour savoir quelle tenue de sortie serait la plus appropriée. Il hésitait entre garder ses pansements, porter un bandeau noir ou tout simplement laisser ses blessures à l'air libre. Je lui conseillai le bandeau, estimant que c'était encore le moins impressionnant. Il était agité comme un enfant.
Je revois, à son retour, la grande silhouette remontant le couloir vers la chambre. Quand il me vit, il s'effondra sur mon épaule. Comme il n'était pas en état de parler, il se laissa tomber sur sa couche. […]
Au réveil […], il s'était donné la mort.
Ni sa femme ni ses enfants ne l'avaient reconnu. Le plus grand des garçons s'était enfui en courant dans le couloir et en criant : « Pas mon papa, pas mon papa ! » Sa femme avait repris les enfants par la main, lui promettant de revenir quand il serait « plus en état ».
Pierre Lemaitre, Au-revoir là-haut, 2013.
Albert vient voir à l'hôpital un de ses camarades blessé au combat...
« Édouard n'a pas changé de position, mais il se réveille dès qu'il entend Albert s'approcher. Du bout des doigts, il désigne la fenêtre, à côté du lit. C'est vrai que ça pue de manière vertigineuse, dans cette chambre. Albert entrebâille la fenêtre. Édouard le suit des yeux. Le jeune blessé insiste, « plus grand », il fait des signes des doigts, « non, moins »« un peu plus ». Albert s'exécute, écarte davantage le vantail et, quand il comprend, c'est trop tard. À force de chercher sa langue, de s'écouter proférer des borborygmes, Édouard a voulu savoir ; il se voit maintenant dans la vitre.
L'éclat d'obus lui a emporté toute la mâchoire inférieure ; en dessous du nez, tout est vide, on voit la gorge, la voûte, le palais et seulement les dents du haut, et en dessous, un magma de chairs écarlates avec au fond quelque chose, ça doit être la glotte, plus de langue, la trachée fait un trou rouge humide...
Édouard Péricourt a vingt-quatre ans.
Il s'évanouit. »

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