mercredi 31 octobre 2018

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Le paysan et ses outils

Au commencement, les hommes vivaient dans des abris sous roche et tiraient leur subsistance de la chasse, de la pêche et de la cueillette... Peu nombreux, ils se déplaçaient en petits groupes et jouissaient sans trop de mal des fruits de la Terre.
Tout change vers 12 500 ans av. J.-C.. Avec la fin des grandes glaciations, le Moyen-Orient se couvre de graminées (céréales). Les hommes de cette région n’ont plus besoin de se déplacer pour quérir leur nourriture. Ils se regroupent dans des villages pour des raisons sociales, culturelles, rituelles... et aussi parce qu'ils y trouvent plus de confort. C’est le cas en particulier des femmes enceintes ou en charge de nourrissons, des handicapés et des personnes âgées.
Mais avec le confort, les villages voient leur population s’accroître. Les habitants doivent chercher la nourriture de plus en plus loin. Pour s’épargner cette peine, les plus astucieux ensemencent eux-mêmes les abords de leur village.
C’est ainsi que naît l’agriculture, fille de la sédentarisation. Nous sommes les ultimes héritiers de cette « révolution néolithique » qui, grâce à l’ingéniosité humaine, a permis de multiplier par mille la population de la planète.
Isabelle Grégor
Scène de labour en Égypte ancienne, tombe de Sennedjem, XIIIe av. J.-C., Deir el Medineh, Égypte

La « révolution néolithique »

Avec la naissance de l'agriculture, notre ancêtre va doucement bouleverser son rapport avec la nature, ne se contentant plus de collecter les richesses du monde environnant, par la chasse, la pêche et la cueillette, mais choisissant de le domestiquer. Il se met ainsi à sélectionner plantes et animaux autrefois sauvages pour mieux maîtriser son approvisionnement. Après le chien, animal de compagnie et compagnon de chasse, le premier animal domestique est la chèvre.
Le paysan met son adresse au service de l'élaboration d'outils lui permettant de travailler la terre et ses productions : bâtons à fouir ou à battre les épis mais aussi haches, dont la lame polie est moins cassante, et faucilles en silex dentelé fixées avec du bitume sur des manches en bois démontables. Il broie les grains dans des mortiers ou dans des meules qui lui font découvrir les vertus du polissage de la pierre. Il développe la vannerie, la céramique et la poterie en vue de trier et stocker les céréales.
Les hommes tirent-t-ils profit de cette révolution ? Certes, ils se multiplient grâce à une alimentation plus régulière et de meilleures conditions de vie induites par la sédentarité. Mais leur état physique se dégrade (taille, ossature, dentition…) du fait de travaux agricoles pénibles et répétitifs.

L'arrivée des métaux

C'est en Anatolie (Turquie actuelle) que le cuivre est d'abord utilisé pour la fabrication de petits objets ou bijoux. Mais rapidement, au Ve millénaire en Mésopotamie (Irak actuel), le travail du métal permet à l'humanité de faire un bond en avant : en perfectionnant les fours, les artisans parviennent à élaborer des instruments plus grands et solides. L'innovation conforte en particulier la menuiserie qui voit ses outils gagner en précision.
Modèle d'un laboureur, 2000 av. J.-C., British Museum, LondresVers cette époque (4000 av. J.-C.) naît l'araire, qui permet de creuser des sillons dans la terre pour y jeter les semences. On ne tarde pas à la compléter par un semoir : les semences sont versées non plus à la volée mais à travers un tube en roseau fixé au manche de l'araire. Cet outil-verseur va augmenter de moitié les rendements céréaliers par rapport au semis à la volée.
En Égypte, sur les sols rendus meubles par les inondations du Nil, les paysans utilisent bientôt une araire améliorée, avec un versoir qui rejette la terre sur le côté. C'est une ébauche de la charrue.
La découverte de la technique de l'alliage, il y a 5 000 ans, permet aux habitants de Mésopotamie de produire des outils en bronze, mélange de cuivre et d’étain, plus résistants et faciles à travailler. Avec l'arrivée du fer, mis au point par les Hittites vers 1500 av. J.-C., les moyens de traction et de défrichement gagnent encore en solidité. Relativement répandu, le fer devient un composant essentiel du monde agricole auquel il fournit des outils robustes et finalement assez bon marché : houe, bêche, pioche... Le Croissant fertile, de la Mésopotamie à l'Égypte, en profitent largement.
La roue fait tourner le monde
Quand, vers 3400 av. J.-C., un scribe mésopotamien a reproduit sur sa tablette un simple rond, il ne savait pas que cette première représentation de la roue, sous forme de pictographe, allait marquer une étape majeure dans le progrès technique. Cette création, issue probablement de l'utilisation de rondins de bois, va susciter l’apparition du tour du potier, de la charrette et du char de combat.
D'abord composée d'un seul bloc puis de trois éléments, la roue est progressivement allégée jusqu'à se constituer de rayons, avec un essieu indépendant, au XVIIIe siècle av. J.-C. en Mésopotamie.
Les Gaulois auront l'idée de renforcer la roue avec un cerclage en fer pour en éviter l'usure. Beaucoup plus tard, au XIXe siècle, nos aïeux ajouteront un revêtement de caoutchouc afin de minimiser les chocs et améliorer ainsi le confort des voyageurs.

Inconvénients d’une main-d’œuvre servile

Au Ier millénaire av. J.-C., la montée en puissance des cités grecques puis de Rome ne débouche sur aucune avancée dans la vie des paysans. Les ingénieurs, tel Archimède, emploient leur talent dans les applications militaires ou les infrastructures urbaines. Pour les durs travaux de la terre, Grecs et Romains se satisfont de la main-d’œuvre servile procurée par les campagnes militaires.
Vallus ou moissonneuse gauloise, Bas-relief, Musée Gaumais, BelgiqueEn matière de progrès agricoles, c'est du nord que vient l'innovation : les Celtes, autrement dit « nos ancêtres les Gaulois », conçoivent le tonneau en bois, plus pratique que les amphores en terre cuite, pour la conservation et le transport du vin. Ce peuple, très en avance en matière de charronnerie, met sa maîtrise des métaux au service du travail de la terre en inventant le soc de « l'araire gauloise » qui permet d'approfondir le sillon tracé et cultiver des sols plus difficiles.
Au Ier siècle de notre ère, le vallus, une machine à moissonner, voit même le jour. Elle est décrite ici par Pline : « Dans les grands domaines des Gaules, de puissantes moissonneuses, pourvues de dents, sont poussées sur deux roues à travers la moisson par une bête de trait attelée en sens contraire : elles arrachent les épis qui tombent dans la moissonneuse »(Histoire naturelle, Ier s.)
La campagne dans l’Antiquité tardive
«  Voici les objets dont on doit se pourvoir à la campagne : des charrues simples, ou, si le pays est plat, des charrues à oreilles qui, en élevant davantage les raies du labour, préservent les semences du séjour de l'eau pendant l'hiver ; des pioches, des houes, des serpes pour tailler les arbres et la vigne ; des faucilles pour la moisson, des faux pour la fenaison; des hoyaux, des loups, c'est-à-dire de petites scies à manche, dont les plus grandes n'aient qu'une coudée, qu'on peut facilement introduire au milieu des arbres ou des vignes pour les couper, ce qui est impraticable avec une scie commune; des plantoirs pour fixer les sarments dans les terres façonnées ; des faux en forme de croissant affilées par le dos ; des serpettes courbes pour détacher plus aisément des jeunes arbres les frousses sèches ou trop saillantes ; des faucilles dentelées pour couper la fougère ; de petites scies, des sarcloirs et des outils pour se débarrasser des ronces ; des haches simples ou à pic ; des pioches simples ou fourchues ; des haches dont le dos ressemble à une herse ; des cautères, des instruments pour la castration et pour la tonte, ou pour le pansement des animaux ; des tuniques de peau avec des capuchons, des guêtres et des gants de peau qui puissent servir dans les forêts ou dans les buissons, tant aux ouvrages rustiques qu'à l'exercice de la chasse ». (Palladius, L'économie rurale, Ve s.)

Innovations orientales et chinoises

À la chute de l'empire romain d’Occident, Byzance préserve vaille que vaille l’héritage scientifique de la Grèce hellénistique et va le transmettre aux puissances en devenir, l'Islam et l'Occident chrétien.
Kim Hong-Do, L'album des scènes de la vie quotidienne, XIXe s., British Museum, LondresDans les terres conquises par les cavaliers musulmans, y compris le sous-continent indien, les paysans bénéficient de progrès sensibles dans la gestion de l'eau comme dans l'utilisation des engrais et la diversification des espèces.
Passé maître dans de nouvelles cultures (la pistache en Syrie, le café au Yémen ou l'orange en Andalousie...), le monde arabo-persan ne s'arrête pas là et crée de nouvelles variétés de fleurs, comme la tulipe. Il s'intéresse également à leur classification pour pouvoir mieux en utiliser les vertus médicinales.
L'Orient chinois n'est pas en reste en matière agricole avec l’invention au début de l'ère chrétienne de l'indispensable brouette puis, au VIe siècle, de la charrue à versoir avec soc métallique qui permet aux animaux de trait de moins se fatiguer.
Maîtriser les eaux
Née en Mésopotamie, dans le pays des grands fleuves aux crues violentes et imprévisibles, le Tigre et l’Euphrate, l'agriculture a su très vite apprivoiser l’eau dont elle ne peut se passer.
Dès 5000 av. J.-C., les habitants de la région créent canaux, vannes et rigoles pour irriguer leurs terres semi-arides en. Dans les régions isolées, ils s'aident d'engins élévatoires appelés chadoufscomposés d'un levier, d'un contre-poids et d'un seau pour extraire de leurs puits le précieux liquide. Ces engins rustiques mais efficaces sont encore utilisés sur les bords du Nil.
Un chadouf sur les bords du Nil, huile sur toile, JC Mouchot, 1874
En Perse, 1000 ans av. J.-C., des équipes de puisatiers creusent des qanats (tunnels souterrains) à la recherche des nappes phréatiques. Les ingénieurs arabes, quant à eux, exploitent les techniques de l'Antiquité, de la Grèce à l'Égypte, pour mettre au point d'impressionnantes norias. N'y en avait-il pas, nous dit-on, près de 5 000 sur le Guadalquivir (Espagne) au XIIIe siècle ?
De la même façon, les Chinois tirent profit de la souplesse du bambou pour construire des roues à eau et alimenter leurs immenses rizières. Dans certaines régions, des systèmes d'engrenages (saqiyadans les pays arabes) améliorent encore les pompes en diminuant la force de traction nécessaire à leur fonctionnement.
En Amérique au contraire, ce sont les techniques de terrassement et de drainage qui sont à la pointe du progrès : les Aztèques assèchent ainsi des zones entières de marais qu'ils protégeaient ensuite par des digues.

Un Moyen Âge inventif

Les activités printanières à la campagne (manuscrit byzantin : Homélies de Grégoire de Nazianze, XIe siècle, BNF)Le Moyen Âge européen entraîne un foisonnement d’innovations dans le domaine agricole dont l’une des plus importantes est la charrue.
Grâce à un long couteau en fer, le coutre, qui ouvre la terre avant le passage du soc et de son versoir, elle permet dès le VIIIe siècle la mise en culture des sols lourds et argileux de l’Europe du nord.
Pesante pour mieux éventrer les lourdes terres, souvent montée sur roues, elle nécessite des attelages d'au moins huit bœufs avant que prennent la relève des chevaux de races résistantes, introduits par les Barbares au VIIIe siècle.
Ces attelages sont rendus possibles par des systèmes d’attelage innovants qui allègent la peine des animaux ; le harnais de trait et le collier d’épaule, venus de Chine et introduits en Europe dès avant l’An Mil. À la même époque se diffuse aussi le fer à cheval (ou à bœuf).
Correctement attelés grâce au nouveau collier d'épaule et disposés en file indienne pour additionner les efforts, les chevaux se révèlent efficaces dans des champs gras où ils dérapent moins que les bœufs. Ils allègent considérablement le travail du paysan et participent au bond en avant de l'agriculture médiévale.
Ils révolutionnent aussi le transport des charges lourdes. Avec le harnais, une paire de chevaux arrive à tirer jusqu'à six tonnes alors que, sous l'Antiquité, ils ne pouvaient tirer plus de 500 kilos sous peine d'étranglement  et un édit de l'empereur Théodose avait même fait de cette limite une obligation légale.
Labour avec charrue et collier d'épaule (enluminure du XIVe siècle)
Nantis d'animaux, les paysans recueillent avec soin le fumier pour amender les champs. Les moutons sont particulièrement appréciés : leurs troupeaux sont conduits sur les jachères afin de les enrichir de leurs excréments et d'aérer le sol de leurs sabots qu'en bons connaisseurs, les paysans qualifient de « sabots d'or ».
Un outil, la herse, qui ne servait jusqu'alors qu'à désherber, gagne de l'importance en permettant de recouvrir les semis. Grandes faux et faucilles - moins chères - demeurent les traditionnels outils de la moisson. Les épis, une fois coupés, sont battus au fléau de façon à en extraire les grains.
Au fil des générations, les paysans sélectionnent des variétés animales et végétales adaptées à leur terroir. Ici, où sévissent les insectes, on élimine peu à peu, d’une année sur l’autre, les céréales à épis lisses pour ne retenir que celles à épis velus, qui ne permettent pas aux insectes de piquer les graines ; là, où sévissent surtout les chenilles, on conserve les plantes à feuilles lisses sur lesquelles les papillons ne peuvent pas pondre leurs œufs…
La dispersion et le fractionnement des parcelles autour du village est une façon de limiter les risques épidémiques. Si un champ est contaminé par un insecte, au moins le paysan a-t-il l'espoir que ses autres champs seront épargnés... Ainsi la paysannerie traditionnelle a-t-elle accru la biodiversité !
Aux XIe-XIIIe siècles, les rendements sont honorables compte tenu des techniques disponibles et aussi grâce à un léger mieux climatique. Dans les céréales, on arrive sur les bonnes terres à sept ou huit grains récoltés par grain semé (contre vingt pour un en moyenne aujourd'hui sur les mêmes terres). C'est un rendement encore rarement atteint dans les pays pauvres !
L'assolement triennal permet d'associer étroitement la culture des céréales et l'élevage des bovins, indispensables au labour sur les terrains lourds des plaines alluviales et par ailleurs fournisseurs de lait. 
Il s'ensuit une amélioration des conditions de vie avec une alimentation relativement riche et variée qui inclut le pain de froment et la viande dans les régions les plus avancées comme le Bassin Parisien. « Ces campagnes médiévales d'Occident nourrissent mieux leurs hommes que ne l'ont fait ou ne le font encore tant d'autres pays où la faim est un mal de chaque année », souligne l'historien Jacques Heers. 
Simon Bening, Hommes et femmes paysans fanant, Livre d'Heures, Munich
Le moulin remplace le travailleur
Dès l’Antiquité, pour en finir avec la corvée de la meule qui écrase les grains, on a cherché à remplacer le travail humain par la force animale ou la force mécanique. Doté d'une roue verticale ou horizontale, le moulin utilise selon les régions la force du vent (VIIe siècle, en Afghanistan), des rivières (IIIe siècle, en Turquie), voire de la marée, dès le Xe à Bassora (Irak) et le XIIe siècle dans la région nantaise.
Exigeant en argent et en savoir-faire, ce bâtiment en bois ou pierre est vite devenu symbole du pouvoir.
Son développement, freiné pendant l'Antiquité par la disponibilité de nombreux esclaves, a été relancé au XIIe siècle du fait de l'explosion démographique et des ordres religieux, en particulier les Cisterciens et les Chartreux, qui eurent plus que quiconque le souci d’économiser la peine des hommes (et des femmes). Ils comprirent aussi l'intérêt de cette machine pour d'autres secteurs que l’agriculture (textile, métallurgie puis papier).
Moulin de Pirogovo (XIXe s., Ukraine). Photo G. Grégor

De la mécanisation à la fin des paysans

Riche en exploits scientifiques, la Renaissance a peu profité aux paysans. L'époque ne manque pourtant pas de visionnaires, comme Olivier de Serres, devenu le père de l'agronomie moderne avec la publication du Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs (1599). Dans cet essai inspiré par ses propres expérimentations et les agronomes romains tel Columelle, il préconise en particulier la suppression de la jachère (on laisse reposer le sol pendant une année après avoir récolté les céréales) et son remplacement par un semis de légumineuses comme la luzerne, des plantes riches en azote qui vont restaurer le sol et servir à l'alimentation du bétail.
Mais le progrès n'est pas linéaire : « La situation alimentaire était, pour les paysans, bien meilleure au temps de Charles VII et de Louis XI que deux siècles plus tard », note cruellement Jacques Heers. Jusqu'à l’aube du XVIIIe siècle, les innovations techniques sont maigres comme s'en plaignent les Encyclopédistes : « Que l'on compare une charrue à une chaise de poste ! On verra que l'une est une machine grossière ; l'autre, au contraire, est un chef-d’œuvre auquel tous les arts ont concouru. Notre charrue n'est pas meilleure que celle des Grecs et des Romains. […] L'art de la culture des terres a été négligé, parce qu'il n'a été exercé que par les gens de la campagne. Les objets de luxe ont prévalu, même en agriculture. […] Nous connaissons l'architecture des jardins, tandis que la mécanique du laboureur n'a presque fait aucun progrès » (article « Botanique » de L'Encyclopédie, 1751).
Il faut attendre le Siècle des Lumières pour que le souci de faciliter les travaux des champs et développer les rendements s'impose aux ingénieurs.
François-André Vincent, La Leçon de labourage, 1798, musée des Beaux-Arts, Bordeaux
La mécanisation s’accélère avec la révolution industrielle au siècle suivant et l’arrivée de la machine à vapeur.
« L'introduction d'un matériel perfectionné dans une ferme […] est véritablement une œuvre de progrès et d'humanité et c'est ce but que le Gouvernement de la République s'attache à poursuivre ». Cette circulaire adressée aux préfets par le ministère de l'Agriculture en 1876 résume bien l'esprit de ce siècle : il est temps de faire profiter la paysannerie des avancées techniques considérables qui marquent l'époque.
Paradoxalement, cela ne va pas sans réticences : n'est-ce pas enlever sa subsistance au paysan qui, à l'image du laboureur (du latin laborare : travail), se définit par sa capacité à effectuer une activité manuelle ? Adam n'a-t-il pas été condamné à vivre à la sueur de son front ?
Par ailleurs le monde agricole, replié sur lui-même, voit encore d'un mauvais œil ces techniques nouvelles qui s'adaptent mal aux parcelles morcelées. Et pourquoi s'endetter lourdement si la main-d'oeuvre abonde ? Enfin, nombre de paysans ne sont toujours pas propriétaires de leurs terres : métayers ou salariés, il restent au service de grands propriétaires qui leur confient des surfaces réduites. La marche du progrès entraînée par la révolution industrielle ne s'arrête pas à ces considérations.
Superstitions paysannes
Outil de travail dont dépend le sort de la famille, le matériel agricole est l'objet de toutes les attentions de la part de son propriétaire qui n'hésite pas à faire intervenir l'irrationnel pour le protéger.
C'est ainsi que le laboureur, avant de tracer les premiers sillons avec une nouvelle charrue, va tracer une croix de cire sur ses manchons. Il se place ainsi dans la tradition antique : Romulus n'a-t-il pas tracé les contours de Rome à l'aide du charrue comme, avant lui, avait symboliquement fondé la ville d'Éryx (Sicile) en délimitant un espace sacré ?
De leur côté, les moissonneurs appellent la protection de saint Jean sur leurs faux et faucilles en les brandissant au-dessus des traditionnels feux de joie de la Saint Jean-Baptiste (24 juin). Fixer un de ces instruments sur le pignon nord de sa cheminée permet par ailleurs de protéger du mauvais sort, tandis que verser sur la lame l'eau de sa toilette repousse les maladies. Mais attention à ne pas brûler un timon de votre charrue, vous risqueriez une agonie longue et douloureuse !
Publicité pour une moissonneuse MaccormickLa fin du XIXe siècle voit le triomphe de la motorisation dans les campagnes, encouragée par les sociétés d'agriculteurs, très actives et enthousiastes, et par les grandes exploitations confrontées au départ de la main-d’œuvre pour les villes.
Des fabricants de machines inondent les campagnes de leurs catalogues. C'est le cas de l'Américain Mc Cormick qui introduit sa moissonneuse en France en 1851 : de conception assez simple, tirée par un unique cheval, elle met fin à la corvée du fauchage manuel des champs et se répand très rapidement dans les fermes.
Le Petit Journal illustré, n° 1761, septembre 1924, Bnf, ParisEn 1875, apparaissent aux États-Unis les premiers tracteurs à moteur à explosion. Mais, chers, complexes et peu pratiques, ces monstres d'acier peinent à prendre la place des premières locomobiles. Les faucheuses (1822), batteuses (1818) et faneuses (1816) rencontrent plus de succès. Elles permettent aux campagnes d'accéder à l'autosuffisance alimentaire tout en les affranchissant de la pénurie de main-d'oeuvre, attirée en ville par la révolution industrielle.
Après la création en 1881 du ministère de l'Agriculture, les travailleurs de la terre trouve une nouvelle aide précieuse dans l'apparition des syndicats agricoles, en 1884, qui les soutiennent pour les achats en commun. L'État reprendra l'initiative après 1918 pour relever le monde agricole, saigné par la Grande Guerre, en facilitant le remembrement tout en multipliant la production de tracteurs.
Le rêve de la ruralité moderne (d'après une gravure de manuel scolaire des années 1950)En 1939, la moissonneuse-batteuse fait son apparition mais, comme l'ensemble du matériel agricole moderne, il lui faudra attendre les « Trente Glorieuses » de la seconde moitié du XXe siècle pour s'imposer. 
Après la Seconde guerre mondiale, en effet, « L'agriculture française sera moderne ou ne sera pas », pour reprendre l'expression de l'agronome René Dumont.
La mécanisation devient une des priorités du plan Monnet qui ambitionne de doter les campagnes de 200 000 tracteurs et d'y répandre l'utilisation des engrais. Les forgerons et inventeurs d'antan laissent alors la place aux groupes internationaux qui approvisionnent les nouvelles coopératives, soutenues par les banques.
Éric de Coulon, Affiche pour le tracteur Renault, vers 1925
Les tracteurs se font alors plus petits pour permettre à un homme seul de les utiliser tandis que des engins géants mettent en valeur les plus grandes propriétés. La mécanisation s'impose aujourd'hui dans la plupart des activités agricoles, en Europe et dans les pays émergents.
Pour répondre au principe de « toujours plus, plus vite », l'informatique et les hautes technologies sont entrées dans les fermes transformées en petites entreprises : services de météorologie, logiciels de déclarations et cadastres sont désormais accessibles en un clic.
Les rendements explosent mais c'est trop souvent au prix d'une dégradation des sols et de la biodiversité ainsi que d'une consommation massive de ressources fossiles (hydrocarbures).
Dans le domaine céréalier, les rendements sont calculés à l'hectare et non plus en nombre de grains récoltés par grain semé. Ce nouvel indicateur fait fi de tous les « intrants » : produits phytosanitaires, hydrocarbures, engrais, usure des machines… de sorte que les grandes exploitations intensives détruisent du « capital naturel » et sont à leur manière aussi prédatrices que les premiers agriculteurs qui brûlaient la forêt vierge et dégradaient les sols en contrepartie de quelques maigres récoltes.
Des exploitations familiales traditionnelles ou « bio » peuvent à bien y regarder se révéler plus performantes que les précédentes, bien qu'avec un rendement brut à l’hectare deux ou trois fois inférieur, et l'on arrive au paradoxe souligné par 
Les conditions de vie des derniers paysans s'améliorent et se rapprochent de celles des citadins mais au prix de leur asservissement au secteur agro-industriel, à la grande distribution et aux aides publiques. Ils sont trop souvent devenus des ouvriers à domicile payés à la pièce, mais toujours à la merci du climat et de la spéculation.

Sources bibliographiques

« L'Homme et la machine » (Les Cahiers Science et vie, n°132, octobre 2012).
- Jacques Heers, Le travail au Moyen Âge, (Que sais-je? PUF, 1965).
- Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, Hommes et techniques de l'Antiquité à la Renaissance, éd. Armand Colin, 1993.
- Georges Duby, L'Économie rurale et la vie des campagnes dans l'Occident médiéval, Flammarion,  1962.
- Jacquetta Hawkes, Atlas culturel de la préhistoire et de l'antiquité, Elsevier, 1978.
- Rosine Lagier, Il y a un siècle... la France paysanne, Ouest-France, 2003.
- Christophe Lefébure et Alain Baraton, Les Outils et travaux de la ferme, Flammarion (« La Maison rustique »), 2006.

Europe La forêt, conquête des hommes

Dans un poème célèbre, Pierre de Ronsard supplie les bûcherons de sa chère forêt de Gastine :
Pierre de Ronsard (11 septembre 1524, château de la Possonnière - 28 décembre 1585Prieuré de Saint-Cosme, Tours), portrait posthume, vers 1620, musée de BloisÉcoute, bûcheron, arrête un peu le bras ;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ? (...)
Le sentiment du poète est pur… La forêt doit demeurer un havre de recueillement et de paix intouchable.
Mais le fait est que, depuis la Préhistoire, la sylve (du latin silva, forêt) constitue un territoire modelé par la main de l’homme, à son image et selon ses besoins. La France et l'Europe n'ont plus depuis longtemps de forêt primaire ou vierge.
Loin d’être un désert d’âme, la forêt est un espace de travail, de chasse, de loisirs, tantôt exploitée, tantôt abandonnée et qui constitue une ressource économique essentielle au bon fonctionnement des ordres, de la société, de l’industrie mais aussi des rêves, contes et légendes.
Camille Barbe
La Terre ou Le Paradis terrestre (Jan I Brueghel de Velours ou l'Ancien, 1607-1608, musée du Louvre, Paris)

Premiers défrichements

Les légendes des origines imaginent la forêt et l'arbre comme préexistant à l'homme. Dans la Genèsecomme dans les mythes gréco-romains ou germains, l'arbre est un lien entre le divin et le profane. Pensons à l'« arbre de la connaissance », dans la Genèse, aux « hommes nés du tronc des chênes durs », dans l'Énéide, ou au culte druidique chez les Gaulois.
L'arbre de la connaissanceLa réalité qui transparaît des découvertes archéologiques est toute autre : les hommes de Cro-Magnon et Lascaux vivaient dans un paysage de steppes et de toundras ; et les forêts actuelles sont apparues en Europe il y a moins de dix mille ans seulement. D'abord des bouleaux et des pins, puis des noisetiers et des chênes, enfin des essences d'ombre et d'humidité comme le hêtre et le conifère au IIIe millénaire av. J.-C..
Dans les régions méditerranéennes où se diffusent la culture des céréales et l'élevage, en provenance du Moyen-Orient, les défrichements, les cultures sur brûlis, le ravinement et le pacage ont tôt fait de réduire les espaces forestiers à l'état de garrigues ou de maquis. Ainsi en va-t-il de la Grèce où, par la force des choses, la pierre se substitue au bois dans l'architecture.
Il en va tout autrement dans les zones septentrionales, plus humides et aux sols lourds : lorsque les Romains conquièrent la Gaule au Ier siècle av. J. C., ils la qualifient de « chevelue » tant ils la trouvent boisée. Bien qu'entrecoupées de nombreuses et vastes clairières intensivement cultivées, les forêts inspirent aux Gaulois une crainte pleine de respect.
Jules César n’y voit quant à lui qu’un espace propice aux embuscades, barbare et sinistre. Il est cependant nécessaire de le domestiquer car la forêt représente un immense gisement d’énergie pour la forge des armes et des matériaux de constructions des vaisseaux et des villes.
Hêtraie française (DR)Après les premiers défrichements de l’Âge du bronze (2000 av. J. C.) et du fer (700 av. J. C.), la conquête romaine marque donc une nouvelle étape dans l’exploitation accrue des bois.
Le déclin de l’empire permet à la forêt de regagner du terrain au détriment de l'espace cultivé (ager en latin)... pour le plus grand bien des populations. Car la sylve est nourricière.
On y va cueillir les champignons et les fruits sauvages. On cherche le miel, on fabrique de l’huile avec les noisettes, les noix et les faines (fruits - comestibles - du hêtre) ; de la farine avec les glands et les châtaignes. On y chasse le gibier.
Dès le VIe siècle, des ermites se réfugient aussi dans les clairières reculées pour connaître l’expérience mystique du « désert ». Ainsi dans le massif de Fontainebleau, au sud-est de Paris.

Un espace très convoité

Indispensable à toute activité, le bois est au Moyen Âge le matériau par excellence. La silva concida (à couper) produit le bois de chauffage et le charbon de bois, et la silva palaria (à pieux) fournit les piquets, des clôtures ou des manches d’outils.
Mais l’exploitation reste longtemps anarchique. L’administration de Charlemagne tente, par des capitulaires (*), de réglementer le pâturage et les prélèvements de bois ou de gibier dans les forêts royales mais les effets ne sont guère probants.
Royaume traditionnel des ermites et des sorciers, complément de ressources pour la paysannerie, réserve de chasse pour les guerriers, la sylve devient, au tournant de l'An Mil, l’enjeu d’un conflit sur les droits d’usage entre les trois ordres de la société médiévale.
À cette époque apparaît le mot forêt, dérivé du latin médiéval forestis (ce qui est étranger ou lointain). Il désigne à l'origine la forêt profonde, qui dépend de la justice royale, la silva regia.
La glandée (le mois de novembre dans les Très riches Heures du duc de Berry, miniature du XVe siècle, musée Condé)Les paysans exploitent la forêt proche, la silva communis.
C'est une annexe des champs essentielle à leur subsistance. Ils y prennent du bois, y mènent leurs bêtes et, partout où il y a des futaies de chênes, mènent les porcs à la « glandée » (droit de panage). 
Ils récoltent les châtaignes dont ils font une farine indigeste mais très précieuse en cas de disette ; dans les régions méditerranéennes pauvres comme dans la Castagniccia corse, on peut parler d'une civilisation de la châtaigne qui nous a laissé quelques recettes rustiques comme le pain de châtaigne ou la pulenta (purée de châtaigne moulée en miche dans une serviette)... 
Ils cueillent les plantes médicinales. Ils pratiquent également le braconnage à leurs risques et périls.
Les guerriers, seigneurs et souverains dotent leur domaine d’une réserve de chasse et de pêche, la silva forestis, prélevée sur la forêt profonde.
Privilège de la noblesse dès le XIe siècle, la chasse est une activité violente mais aussi un art très codifié, écologique avant l'heure. Elle protège le gibier des prélèvements intempestifs et le territoire des défricheurs et des troupeaux. Si l'Île-de-France bénéficie encore de magnifiques forêts (Fontainebleau, Versailles, Chantilly, Rambouillet...), elle le doit aux rois qui, pour les besoins de la chasse, ont protégé ces massifs de la déforestation.
Le livre de chasse de Gaston Fébus (miniature, XIVe siècle, BNF, Paris)

La forêt, royaume de Dieu

Dès le haut Moyen Âge, des moines bénédictins guidés par la règle de saint Benoît s'installent dans les solitudes boisées, à la suite des premiers ermites. On compte ainsi, au IXe siècle, à l'époque de Charlemagne, près d'un millier de petites ou grandes communautés monastiques sur le territoire de la France actuelle, dont les très influentes abbayes de l'ordre de Cluny.
Le mouvement s'amplifie considérablement après l'An Mil. Portés par une forte croissance démographique, les ordres monastiques initient les grands défrichements du « beau Moyen Âge » (XIe-XIIIe siècles).
Les religieuses de l'abbaye de Port-Royal-des-Champs faisant la conférence dans la solitude (Louise-Madeleine Cochin, musée de Port-Royal des Champs)À l'image de l'ordre de Cîteaux, fondé au XIIe siècle, ils ne craignent pas de s'installer dans la forêt profonde, en quête d'une solitude propice à la méditation. « Les forêts t’apprendront plus que les livres, écrit saint Bernard. Les arbres et les rochers t’enseigneront des choses que ne t’enseigneront pas les maîtres de la science ».
Des paysans en quête de terres et de liberté ne tardent pas à rejoindre les moines défricheurs de sorte que les cultures s'étendent au détriment de la forêt, jusque dans les terres sablonneuses, les gâtines (terres stériles), les marécages et sur les pentes des montagnes. C'est au point que la France apparaît, au début de la guerre de Cent Ans, moins boisée qu'elle n'est aujourd'hui.
La trace de ces défrichements ou essarts subsiste dans la toponymie actuelle : GâtineEssartsVilleneuveetc.
L'abbatiale de Conques (Aveyron, photo : J-f.desvignes)

Un ailleurs familier

À partir du XIVe siècle, le pouvoir royal tente d’unifier les règles et usages du domaine forestier avec notamment, en France, la création d’une administration des forêts royales sous Philippe V (1317) et plusieurs ordonnances sous Philippe VI (1346) et Charles V le Sage (1376). Les premiers gardes forestiers apparaissent dès 1219 en forêt de Retz, près de Villers-Cotterêts
Fréquentés par les paysans, leurs troupeaux, les bûcherons, les charbonniers et tous les artisans du bois, les espaces boisés proches des hameaux sont, bien plus qu’un désert hostile, un ailleurs familier. Quand les bandes de soudards ravagent les campagnes, les villageois y trouvent refuge.
La forêt inspire tout de même les craintes. Les bûcherons sont réputés bougons, brutaux. Ils auraient des pouvoirs dont celui de commander aux animaux, d’être « meneurs de loups ». Par leur vie sauvage en plein bois, par leur commerce avec le feu et leur travail nocturne, les charbonniers sont de leur côté soupçonnés de sorcellerie.
Il faut attendre le XVIe siècle pour que la forêt perde de son mystère et de son pouvoir maléfique. Les activités artisanales et manufacturières se développent. Petites forges et verreries itinérantes s’installent dans des clairières en plein bois, l’exploitant jusqu’à ce que le peuplement soit épuisé.
De grandes manufactures commencent également à s’implanter : entreprises métallurgiques, briqueteries, fabriques de céramique, salines. Ces « bouches à feu » conduisent en certains lieux à des pénuries de bois.
L’essor ininterrompu de cette exploitation exige une bonne gestion et des aménagements soignés. En octobre 1561, Charles IX met en œuvre une politique destinée à interdire aux communautés rurales de pénétrer dans certaines parties de la forêt. Les prémisses d’une réelle politique de gestion de la sylve sont amorcés.
La fabrication du charbon de bois (gravure, XVIIIe siècle)

Les forêts allemandes et anglaises

Au XVIe siècle, la forêt allemande est elle-même compromise. Le commerce du bois est actif et les mines constituent un nouveau facteur de surconsommation. Les mines de Saxe, du Harz, de Thuringe, des massifs de Bohême et du Tyrol sont les plus importantes productrices de toute l’Europe en fer, zinc, plomb mais surtout en argent dont les nations ont besoin pour leurs tractations - en attendant l’arrivée de l’or et de l’argent de l’Amérique espagnole.
Le travail dans la forêtLa catastrophe est évitée grâce au Jagd und Forstrecht (Droit de la chasse et de la forêt) de Noe Meurer (1561) qui préconise l’ensemencement de conifères (70% de la Forêt Noire) afin de régénérer la forêt. La méthode est reprise par le pasteur Colerus dans son Von der Holzung (De la coupe du bois), en 1597.
Une administration forestière hiérarchisée se met en place, dans les régions les plus menacées. Si l’Allemagne a pu sauver ses forêts, il n’en fut pas de même pour l’Angleterre. Mises en coupe réglée, elles ont été progressivement détruites du XVIe au XVIIIe siècle, en raison du fort accroissement de la population, de ses besoins et surtout du développement intense des constructions navales de la marine.
Il ne faut pas s’étonner que l’Angleterre ait été la première à utiliser le charbon de terre...

L’Ordonnance des Eaux et forêts (1669)

Les conflits du XVIIe siècle mettent à mal les forêts françaises. On multiplie les coupes extraordinaires dans les forêts royales pour soutenir l’effort de guerre et la construction navale, jusqu’à épuisement des réserves. Et pourtant, en 1661, alors que l’Angleterre peut armer plus de 150 navires de guerre, la France en dispose d’à peine vingt.
L’Ordonnance des Eaux et forêts du 13 août 1669 corrige en partie le tir. Par cette Grande RéformationColbert veut mettre les forêts en état d’assurer la production de bois nécessaire à la création d’une flotte digne de ce nom.
Le ministre fait par exemple replanter en hêtres la forêt de Lyons, en Normandie afin de pourvoir aux besoins de la construction navale à l'orée du... XXe siècle ! En outre, il rationalise l’administration, unifie le droit et dit le bon usage des forêts. L’opération est fructueuse. Le revenu passe de 170.000 livres en 1661 à plus d’un million en 1683.
La forêt de Montmorency, au nord de Paris, et ses allées rectilignes (carte de Cassini, vers 1780) Ce faisant, on imprime à la forêt l’ordre géométrique des jardins « à la française ». Les forêts sont percées d’un impressionnant réseau d’allées et de routes, en premier lieu pour les besoins de la vénerie. C’est le cas à Chantilly en 1662, à Retz en 1672, ou encore à Compiègne l’année suivante.
Dès 1669, des poteaux indicateurs sont présents à chaque carrefour et le long des routes. Les allées en étoiles de Fontainebleau, Compiègne, Marly, Rambouillet sont caractéristiques de ces forêts aménagées pour la chasse à courre et que l’on nomme « les plaisirs du roi ».
En parallèle, l’activité industrielle continue de hanter les lieux. Le développement des manufactures exacerbe au XVIIIe siècle la pression sur les forêts. Dans le Nivernais, on compte par exemple, vers 1750, vingt hauts-fourneaux et 120 forges. Les bois et forêts n'y résistent pas. Songeons qu'il faut pas moins de quinze à vingt hectares de taillis pour assurer la production annuelle d’une tonne de fer. L’essor de la métallurgie conduit, dans certaines régions, à de véritables pénuries.
Enfant de son siècle, Rousseau, comme Ronsard, voit dans la forêt un lieu de retraite et d’apaisement. Il écrit dans Les rêveries d’un promeneur solitaire : « Je me comparais à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte (…). Tandis que je me pavanais dans cette idée, j’entendis un peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j’écoute : le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux je me lève, je perce à travers un fourré du côté d’où venait le bruit, et dans une combe, à vingt pas du lieu même où je croyais être parvenu le premier, j’aperçois une manufacture de bas ».

De la Révolution au Second Empire

Jules Michelet soutient qu’au moment de la Révolution, on abattait deux pins pour faire une paire de sabots. La Révolution aurait dévasté les belles forêts du royaume. Elles furent en tout cas soumises à rude épreuve. Les guerres stimulent l’industrie métallurgique et les marchands de bois réalisent d’immenses coupes. Pourtant, la superficie reste estimée à huit millions d’hectares en 1823, comme en 1789.
Durant la Révolution, la forêt est aussi quelquefois un lieu de résistance et une base de repli pour les prêtres réfractaires n’ayant pas prêté le serment constitutionnel. Elle est alors souvent le seul endroit où ils peuvent dire la messe, comme dans la forêt de Guerche,  en Ile-et-Vilaine, où un prêtre rassemble les fidèles au pied du Chêne à la Vierge.
La Révolution donne surtout l’occasion de repenser l’organisation de l’espace forestier. Une nouvelle législation forestière est définie en 1801, entérinée en 1827 sous la Restauration par le Code forestier. En 1824, à l'image des États allemands, la France se dote d'une école des Eaux et Forêts, installée à Nancy. Il s'ensuit l’assainissement et le reboisement de la Sologne, de la Champagne pouilleuse ou encore des landes de Gascogne, qualifiées par Napoléon III de « verrue » avant qu'elles ne soient drainées et plantées de pins à vocation papetière.
Berger landais sur ses échasses (XIXe siècle)
Sous le Second Empire, le bois de marine se trouve remplacé par l’acier dans les arsenaux mais l’urbanisation, le réseau ferré et l’industrialisation suscitent de nouveaux besoins de bois : traverses de chemins de fer, poteaux télégraphiques, étais de mines...
À partir du milieu du XIXe siècle, la forêt profite de l’exode rural - et du remplacement du charbon de bois par le charbon de terre - pour s'étendre à nouveau dans toute l'Europe, jusqu'à couvrir aujourd'hui un quart de la France... et près d'un quart aussi de la Belgique.
Ses conquêtes se reconnaissent à la présence des plantes dites « rudérales », qui se développent sur l’emplacement d’anciennes constructions ou d'anciens champs : ronce, grande ortie, herbe-à-Robert, lierre terrestre, pervenche, groseillier à maquereau mais aussi canche, sauge, muguet, céréales ou fruitiers redevenus sauvages.

La forêt des loisirs

Autre époque, autres mœurs… Au XVIIIe siècle, les grands domaines forestiers étaient conçus pour la chasse et le plaisir intime d’une petite élite.
La partie de campagne, film de Jean Renoir (1936) d'après une nouvelle de MaupassantSous la monarchie de Juillet et le Second Empire, la société se démocratise et les forêts périurbaines sont redessinées afin de donner aux citadins un espace verdoyant.
Une première promenade est aménagée aux portes de Paris, dans le bois de Boulogne. Les activités sportives se développent simultanément dans le bois de Vincennes.
En 1849, les premiers « trains de plaisir » mettent la forêt de Fontainebleau à la portée des Parisiens… Le tourisme en forêt est né. Artistes, peintres et écrivains investissent les lieux, y redécouvrant toute la poésie qui s’en émanent et l’allégresse de se laisser vivre le temps d’un instant.
Le Bain de Diane (Camille Corot, 1855, musée des Beaux-Arts, Bordeaux)
En 1855, Baudelaire, Béranger, Gautier, Hugo, Lamartine, Musset, Gérard de Nerval rendent hommage aux bois de Dennecourt à travers un recueil de textes. Dans le roman Au Bonheur des Dames, Zola donne à ses personnages « de la campagne par-dessus la tête », un dimanche à Joinville.
Barbizon, à la lisière de la forêt de Fontainebleau, devient l’autel des peintres de plein air : Corot, Daubigny, Millet, Diaz de la Pena, Troyon... qui préfigurent les impressionnistes. Mais la forêt devenant un espace de loisirs pour les citadins, il est de plus en plus difficile de concilier sylviculture et accueil du public.
Gustave Courbet, Le chêne de Flagey, 1864 (musée d'Ornans)
Mythes et légendes
Le Roi Arthur et les Chevaliers de la Table ronde (XIIe siècle) illustrent l'attrait de la forêt profonde. La forêt de Brocéliande, en Bretagne, y apparaît comme « la plus agréable du monde, haute, sonore, belle à chasser » mais aussi la forêt « félone », lieu d’hallucinations et de tentations, lieu d’errance où Perceval met son courage et sa foi à l’épreuve. Fief de Merlin l’Enchanteur et de la fée Viviane, Brocéliande mêle fées, sorciers, dragons.
Le petit chaperon rouge (illustration de Gustave Doré, 1867)Dans les contes et légendes, la forêt est un monde d’imaginaire, un endroit où l’on projette ses angoisses et ses désirs. Son épaisseur, son opacité créent un sentiment d’inquiétude pour celui qui ose s’aventurer, sans visages ni repères possibles. Tel est le cas pour Cosette, dans Les Misérables (1862) partie remplir son seau d’eau. 
Traverser la forêt est aussi un rite de passage pour le Petit Chaperon Rouge confrontée au grand méchant loup. Pour le Petit Poucet, c’est un moyen d’éprouver son courage avant de retrouver le chemin de la maison et de devenir adulte.
Les héroïnes de contes y font quant à elle leur apprentissage amoureux telles Blanche-NeigeLa Belle au Bois DormantPeau d’âne. Elles rencontrent leur prince charmant qui leur permettra de devenir femme. La forêt troublante laisse troublés ces personnages de fiction et de l’enfance. Au petit jour, ces lieux de mystère laissent les êtres transformés, sous la grandeur bienveillante des grands arbres.

Bibliographie

Parmi plusieurs ouvrages consacrés à la forêt (notamment à l'occasion de 2011, dite « année de la Forêt »), signalons celui de Martine Chalvet, Une histoire de la forêt (Seuil, 2011), et plus récemment, celui de Jean-Michel Derex, La mémoire des forêts (Ulmer, 2013).

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