jeudi 12 juillet 2018

La grande épopée des transatlantiques françaisLigne Le Havre – New York

Ils s’appelaient FranceNormandieÎle de France… En leur temps, ces paquebots d’exception incarnèrent l’orgueil de tout un pays et tissèrent un lien intime avec Le Havre, leur port d’attache. Durant plus d’un siècle, la ville normande fut en effet, pour des millions de voyageurs, une porte d’accès privilégiée au Nouveau Monde.
Petite histoire pleine de nostalgie, d’une grande Histoire maritime.
Stéphane William Gondoin
Le Napoléon III, futur Ville du Havre, affiche de Louis Lebreton,1866, DR.

Rattraper le temps perdu

Dans les années 1830, les Anglais ouvrent leurs premières traversées régulières entre la Grande-Bretagne et le continent américain. En 1840, Samuel Cunard, fondateur de la célèbre compagnie qui portera plus tard son nom, inaugure la ligne Liverpool-Halifax-Boston. Le Britannia, paquebot (*) à coque en bois d’une soixantaine de mètres de long, propulsé à la vapeur, la dessert d’abord seul. Il est rejoint au fil des ans par des unités de plus en plus performantes, assurant aux armateurs de « Sa Gracieuse Majesté » la suprématie dans l’Atlantique Nord.
Les frères Pereire, fondateurs de la Compagnie Générale Transatlantique, Le Monde illustré, éd. du 21 février 1863, Paris, BnF, Gallica.En 1861, la France de Napoléon IIIprend conscience de son retard dans le domaine maritime et décide de se lancer à son tour à la conquête de l’océan. Les concessions des lignes Le Havre-New York et Saint-Nazaire-Panama sont remportées par la Compagnie Générale Maritime, bientôt rebaptisée Compagnie Générale Transatlantique (C.G.T., la Transat en abrégé), appartenant aux frères Émile et Isaac Pereire, deux hommes d’affaires très impliqués dans les transports.
Le Washington, un vapeur de 105 m de long propulsé par des roues à aubes, construit dans un chantier naval écossais, entame sa croisière inaugurale le 15 juin 1864 et ouvre la liaison mythique entre Le Havre et New York.
Le Washington dans sa configuration originelle, avec ses roues à aubes et encore avec une mâture lui permettant d’avancer à la voile en cas d’avarie moteur, Le Monde illustré, éd. du 25 juin 1864, Paris, BnF, Gallica.
Un quotidien décrit un départ dans l’enthousiasme général : « La sortie du transatlantique s’est effectuée d’une manière très heureuse. La foule assemblée sur les quais l’a salué sous les vivats » (Le Figaro, 17 juin 1864). C’est le début d’une longue tradition locale : durant des décennies, les Havrais se déplaceront en masse pour saluer « leurs » paquebots à chaque entrée ou sortie.
La traversée du Washington dure 13 jours et demi, avec une escale de 24 heures à Brest. La Transat veut vite étoffer sa flotte et doit pour cette raison commander certains de ses bateaux au Royaume-Uni. Mais l’une des clauses d’exploitation des lignes l’oblige à faire fabriquer au moins cinq unités en France.
L'Impératrice Eugénie, rebaptisé Atlantique après la chute de l'empereur Napoléon III, collection Ecomusée de Saint-Nazaire, DR.
Après avoir envisagé un temps le recours aux Forges & Chantiers de la Méditerranée, les frères Pereire optent en 1861 pour la création de leur propre chantier naval, à Penhoët, près de Saint-Nazaire. Il s’agit de l’ancêtre des actuels Chantiers de l’Atlantique, qui produisent aujourd’hui encore les plus beaux paquebots du monde. On hésite un moment entre propulsion par roues ou par hélices. Cette dernière s’avérant finalement plus efficace, on ne construit plus de transatlantiques à roues après 1866 et l’on modifie l’un après l’autre les anciens modèles.
L’effondrement du Second Empire et la guerre de 1870-1871 suspendent temporairement le trafic. Certains vaisseaux changent de nom dans l’affaire, histoire de bien marquer la transition entre les régimes : Napoléon III devient par exemple Ville du Havre et Impératrice Eugénie est rebaptisée Atlantique. Même les bateaux font parfois de la politique…
La Bourgogne entrant dans le port du Havre, Bibliothèque du Congrès, Washington.

Une impitoyable compétition internationale

Au début des années 1880, l’armada de la Transat vieillit et la compagnie se lance dans un vaste programme de remplacement. Une nouvelle génération de paquebots apparaît : avec des tonnages croissants, ils sont plus puissants, plus rapides, en un mot plus modernes.
La Normandie entrant au havre, (ligne Le Havre - New York), 2 mâts, 2 cheminées, imprimerie-photo Aron Frères à Paris, 1883. La Normandie (I) ouvre le bal en 1883 : longue de plus de 140 m, elle est capable d’emporter environ 1 100 passagers répartis en trois classes. Raffinement technologique suprême, elle dispose à bord de… l’éclairage électrique ! Dans les niveaux supérieurs, 157 privilégiés profitent du confort offert par la première classe ; 866 personnes, principalement des immigrants quittant leur patrie en quête d’une existence meilleure, s’entassent pour leur part dans l’entrepont.
Normandie sert de modèle à plusieurs vaisseaux portant le nom de différentes provinces françaises, lancés jusqu’en 1893 : ChampagneBourgogneGascogneBretagne… Mais la compétition féroce que se livrent les principales compagnies mondiales les rend dépassés en quelques années. Anglais et Allemands notamment, lancent des unités toujours plus grandes et rapides, comme par exemple le SS (*) Kaiser Wilhelm der Grosse (200,1 m) pour les Brêmois de la Norddeutscher Lloyd, ou le RMS (*) Oceanic(215 m) de la White Star Line, basée à Liverpool.
Transatlantique la Provence accostant au quai d’escale, avec sa gare maritime spécialement construite en 1906-1907 pour accueillir des paquebots plus importants, © collection Stéphane William Gondoin.
Dans cette course au gigantisme, la Transat doit composer avec un handicap considérable : en leur état actuel, les infrastructures havraises ne peuvent recevoir de navires trop imposants.
Pour tenter de rester dans le jeu, la compagnie française se dote de la Lorraine (1900) et de la Savoie (1901), atteignant 170 m, puis de la Provence en 1906 (190 m), premier paquebot à posséder à bord une précieuse TSF (Télégraphie Sans Fil), lui permettant de communiquer depuis n’importe quel point de l’Atlantique, gage supplémentaire de sécurité. Dans le même temps, on adapte l’entrée du port du Havre et on installe un quai d’escale en eau profonde, avec une nouvelle gare maritime inaugurée en 1907.
L’Olympic (à gauche) et le Titanic (à droite), 6 mars 1912.Et le temps presse, car les Anglais de la White Star Line annoncent la mise en service prochaine de trois géants de 269 m de long : OlympicBritannic et… Titanic ! En réponse, la Transat passe commande aux chantiers de Penhoët de France (deuxième du nom). Avec ses 217 m, il n’est pas question pour le nouveau fleuron de la C.G.T. de rivaliser avec les monstres produits par les industries britannique et allemande.
Comme on l’avait déjà commencé avec la Provence, on cherche plutôt sur France à séduire une riche clientèle, notamment américaine, en lui offrant un aperçu du luxe à la française, ce qui lui vaudra le surnom de « Versailles de l’Atlantique ». Logés dans des suites ou des cabines dotées de tout le confort moderne, les passagers de première classe profitent du faste du grand salon Louis XIV, du salon mauresque, du raffinement de la cuisine servie dans la splendide salle à manger. Pour les immigrants en revanche, c’est toujours direction l’entrepont… 
Compagnie Générale Transatlantique, France, affiche d'Albert Sébille, © Photo RMN-Grand Palais - J.-G. Berizzi, DR. L'agrandissement montre le Salon Louis XIV,  photographie de Georges-Clerc Rampal, 1913, université de Washington, États-Unis.
Ironie de l’histoire, France quitte Le Havre pour sa traversée inaugurale le 20 avril 1912, cinq jours seulement après la tragédie du Titanic, et arrive à New York en moins de six jours, dans une ambiance plutôt lugubre, loin de l’atmosphère de liesse réservée habituellement aux nouveaux transatlantiques.
Toujours limitée par les capacités du port du Havre, malgré les récents aménagements, la Transat met sur cale en 1913 un paquebot inspiré du modèle France, avec la volonté affichée de poursuivre dans la voie du haut de gamme. 
Titanic à la française
À une époque où il n’existe aucun système radar, la navigation s’avère toujours périlleuse. L’obscurité augmente le danger, mais le brouillard est craint par-dessus tout, tant il multiplie les risques de collision.
Au cours de sa longue existence, la Compagnie Générale Transatlantique connaît plusieurs catastrophes. Deux cependant, marqueront plus spécialement les esprits. Le 22 novembre 1873 d’abord, la Ville du Havre sombre en quelques minutes au beau milieu de l’Atlantique Nord. Cet accident coûte la vie à 226 personnes.
La Bourgogne ensuite, coule au large de Terre-Neuve le 4 juillet 1898, après une collision avec le trois-mâts britannique Cromartyshire. On déplore cette fois 565 victimes. Le caractère atroce du drame est renforcé par le récit qu’en font certains survivants, pointant du doigt la lâcheté d’une partie de l’équipage, prête à tout pour survivre. On parle de menace au revolver, de coups de couteaux, de bagarres, et cela sous les yeux d’un commandement incapable d’imposer son autorité dans le chaos. Dans les rares chaloupes de sauvetage mises à l’eau, des marins repoussent sans vergogne les malheureux tombés à la mer, les assommant à la rame ou tranchant à la hache les mains s’accrochant au bordage. Femmes et enfants sont les premières victimes : seule une dame aura la vie sauve grâce à l’attitude héroïque de son mari ; aucun enfant…
Dans Les faux monnayeurs, roman publié en 1925, André Gide présente l’un de ses personnages, lady Griffith, comme une rescapée du naufrage et place ces mots désabusés dans sa bouche : « J’ai compris que j’avais laissé une partie de moi sombrer avec la Bourgogne, qu’à un tas de sentiments délicats, désormais, je couperais les doigts et les poignets pour les empêcher de monter et de faire sombrer mon cœur. » Ce drame entachera longtemps la réputation de la Transat.
Naufrage de la Ville du Havre, Le Monde illustré, éd. du 13 décembre 1873 - © collection Stéphane William Gondoin.

De crise en crise

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, au mois d’août 1914, les paquebots qui sont encore à New York ou en mer, comme la Lorraine, doivent regagner la France au plus vite en évitant les mauvaises rencontres. Une fois de retour au pays, les bateaux sont réquisitionnés et armés, puis pour certains transformés en transport de troupes ou en navire hôpital.
Transport de troupes à bord du paquebot La Provence, 21 novembre 1915, Le Miroir n° 104.France par exemple, auparavant symbole des jours heureux, devient successivement croiseur auxiliaire, transport de troupes pendant la très hasardeuse opération des Dardanelles, bateau sanitaire, puis à nouveau transport de troupes après l’entrée en guerre des États-Unis. Il reprendra son service civil après le conflit. La Provenceen revanche, torpillée le 26 février 1916 par l’U-Boot 35, sombre en Méditerranée en emportant environ 1 600 âmes. À peu près autant que le Titanic …
Au total, la Transat perd 20 % de son tonnage pendant le conflit. Au lendemain de la guerre, la vie recouvre ses droits et les liaisons transatlantiques civiles redémarrent. France reprend du service et retrouve son lustre d’antan. On va également rechercher la coque du paquebot mis en chantier en 1913, achevée dès 1916, que l’on avait remorquée en baie de Quiberon pour la placer hors d’atteinte des U-Boote.
Les travaux s’achèvent en 1921 : baptisé Paris, il peut emporter environ 1930 passagers et 660 membres d’équipage, toujours répartis en trois classes. Il attaque son service au Havre le 15 juin 1921. En 1927, l’Île de France (241 m), sans doute le bateau qui symbolise le mieux la France des Années folles, entre en service en lieu et place de la Savoie.
Départ du paquebot Ile-de-France du port de Saint-Nazaire, le 29 mai 1927. Collection SNTP-Écomusée. Fonds Chantiers de L’Atlantique, DR.
Île de France, héros des mers
Si Normandie (deuxième du nom) et France (troisième du nom) sont demeurées dans la mémoire nationale pour leur gigantisme, Île de France a pour sa part laissé une empreinte très particulière dans la légende maritime. Réfugiée à Singapour en 1940, elle œuvre vaillamment comme transport de troupes sous les couleurs britanniques, avec une partie de son équipage français. Ses états de service remarquables lui vaudront la Croix de guerre 1939-1945 avec palmes.
Au lendemain du conflit, après un passage par les chantiers de Penhoët au cours duquel elle perd l’une de ses trois cheminées, elle reprend ses voyages civils et s’illustre dans une série de sauvetages, qui l’auréoleront du surnom de « saint-bernard des mers ». En 1956 notamment, alors qu’elle est en chemin vers Le Havre, elle reçoit un appel de détresse provenant du paquebot italien Andrea Doria. Le capitaine, Raoul de Beaudéan, ordonne aussitôt de se dérouter et de mettre le cap sur le lieu du sinistre. Une fois sur place, l’équipage recueille plusieurs centaines de naufragés. Île de Francefait alors demi-tour et regagne New York, où elle reçoit un accueil triomphal. Ce nouvel exploit est récompensé par plusieurs distinctions, comme la Croix de Chevalier du Mérite maritime ou le Gallant Ship Award, attribué par l’administration américaine aux bateaux ayant sauvé des vies au cours d’un drame maritime.
L’histoire particulière de l’Île de France ne lui évitera malheureusement pas une fin lamentable. Désarmée au Havre en 1958, elle est remorquée au Japon pour y être démantelée. Mais, sans aucun respect pour sa glorieuse carrière, elle est vandalisée, puis coulée en eaux peu profondes pour les besoins du tournage du film catastrophe The last voyage (titre français : Panique à bord).
Le Paquebot Normandie - À Bord Du Paquebot Normandie, Le Soir De L'inauguration, L'illustration Journal Universel N° 4813.

À la conquête du Ruban bleu

L'euphorie des Années folles s'achève brutalement en octobre 1929, lorsque la bourse de Wall Street dégringole et entraîne le monde dans une crise économique majeure. La Grande Dépression n’épargne pas le trafic maritime et hypothèque gravement les finances de la Transat.
Malgré ce climat défavorable, la compagnie lance un projet fou de construction de navire géant, désigné sous le code provisoire T6, mais familièrement appelé « super Île de France ». On en pose la première tôle en janvier 1931 aux chantiers de Penhoët dans un climat de scepticisme, quand les concurrents britanniques de la Cunard, également en proie à des difficultés financières, suspendent prudemment la fabrication du futur Queen Mary.
Après quatre années de travaux, le 11 mai 1935, Normandie gagne Le Havre : « Jamais arrivée de paquebot n'avait attiré, dans le port et sur les hauteurs de Sainte-Adresse, une foule comparable à celle qui attendait ce soir l'arrivée de la Normandie, rapporte Le Figaro en date du 12 mai. Pour recevoir l'immense vaisseau de 313,75 m, il a fallu élargir l’entrée du port et même aménager un quai avec une nouvelle gare maritime.
Normandie attendue par une foule nombreuse, comme à chacune de ses arrivées, (© collection Stéphane William Gondoin – DR.
Le bateau prend la direction de New York le 29 mai. Aucun paquebot français n’avait décroché le prestigieux Ruban bleu, distinction décernée au détenteur du record de la traversée de l’Atlantique Nord. Normandie se l’approprie dès son voyage inaugural. La Cunard et la White Star n'entendent cependant pas en rester là et unissent leurs efforts pour reprendre le chantier du RMS Queen Mary, mis en service en mai 1936.
Les deux navires se livrent une féroce compétition à distance et se disputent le Ruban bleu jusqu’en 1938. On passe à cette occasion sous la barre mythique des quatre jours de traversée. Sinistre présage, le Paris brûle et chavire dans un bassin du Havre en avril 1939. Le 23 août, sur fond de signature du pacte germano-soviétique, Normandie passe devant sa carcasse retournée, franchit pour la dernière fois les mâchoires de son port d’attache et atteint New York le 28 août.
Le 1er septembre, la Seconde Guerre mondiale éclate. Normandie reste sagement amarrée à son légendaire pier 88 (quai 88), spécialement aménagé pour elle quelques années plus tôt, avec une centaine de membres d'équipage à bord. On connaît la suite : réquisitionnée par les autorités américaines et rebaptisée USS Lafayette, elle entame une métamorphose en transport de troupes. Durant les travaux, le 9 février 1942, un incendie éclate à bord. L’eau utilisée par les pompiers déséquilibre le navire, qui se couche à jamais sur le flanc.
France, commandé par la Compagnie Générale Transatlantique en juillet 1956 auprès des chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, prend la mer le 11 mai 1960. Sa marraine est l'épouse du Général de Gaulle. Galerie de Gérard Né, DR.

France, fin d’une époque…

Lorsque la guerre s’achève, la Transat a beaucoup souffert, notamment à cause de la perte de la Normandie, sa plus belle unité. L’Île de France reprend certes du service, épaulée par quelques paquebots vieillissants (LibertéDe Grasse). Pas de quoi cependant pour la « French line » regagner son rang et restaurer son prestige d’antan. Aussi lance-t-on dès 1952 l'étude d’un nouveau paquebot géant (315,66 m), toujours à Saint-Nazaire. Le projet est validé en 1956, la construction démarre en octobre 1957, l’exploitation commerciale débute en 1962.
De dimensions très voisines de celles de NormandieFrance dispose cependant de nombreuses améliorations technologiques. Ses moteurs par exemple, dévorent 40 % de mazout en moins pour un rendement équivalent. Dans la tradition des liners français, le nouveau paquebot se veut surtout le « prestigieux vaisseau amiral de notre marine marchande, [...] l'ambassadeur du goût et des traditions de notre pays. » Mais à l’heure du triomphe du Boeing 707, alors que le monde entame une course permanente contre le temps, France fait de plus en plus figure de relique d’une époque révolue.
En 1973, le premier choc pétrolier foudroie ce qui restait de ses perspectives de rentabilité. Considéré comme trop lent, trop coûteux, on décide de mettre un terme à son exploitation en 1974. Dans l'Atlantique Nord, autrefois sillonné par des dizaines de paquebots, ne reste plus alors en service que le RMS Queen Elizabeth II de la Cunard, l'éternelle rivale britannique. Quant à la Compagnie Générale Transatlantique, elle se consacre désormais exclusivement au transport de fret et reste active aujourd’hui sous le sigle CMA-CGM. 
France au « quai de l’oubli », @lehavrephoto, archives, DR.Retour en 1974. France est expédiée sans ménagement au purgatoire. On l’emprisonne dans l’arrière-port du Havre, au beau milieu d’un décor de terrains vagues semés d’usines, indigne de son glorieux passé de coursier des océans. Cinq ans durant, des foules de Havrais font chaque week-end le pèlerinage du « quai de l’oubli », révoltés par le sort réservé au dernier de « leurs » géants. On vient là en famille, presque comme pour témoigner son affection à un parent alité à l’hôpital.
Après bien des tractations et des péripéties, France est finalement rachetée par l'armateur norvégien Knut Kloster, qui souhaite le transformer en navire de croisière dans les Antilles. Rebaptisée Norway, elle quitte définitivement Le Havre le 18 août 1979, devant une marée humaine massée le long des quais, sur les digues ou les hauteurs de la ville. Incapable de se mouvoir seul, tiré par des remorqueurs comme un blessé s’appuyant sur des béquilles, le vaisseau coiffé des célèbres cheminées à ailerons s’éloigne lentement vers le large.
Et ce jour-là, Le Havre tourna une page de cent quinze ans de son histoire…
Ultime départ du France vu de la plage, le 18 août 1979. L'agrandissement montre l'ex France de retour au Havre sous le nom de Norway en 2006, @lehavrephoto, archives, DR.

Simone Veil (1927 - 2017) Une héroïne pour notre temps



Simone Veil (13 juillet 1927 - 30 juin 2017) (DR)Ancienne déportée, magistrate, femme politique française et européenne...
Simone Veil, née Simone Jacob, a connu une existence d'une exceptionnelle intensité, trop souvent résumée à la loi du 17 janvier 1975 sur l’interruption volontaire de grossesse.
Ce dimanche 1er juillet 2018, elle est la quatrième femme à entrer au Panthéon après Marie Curie et les résistantes Geneviève Anthonioz-de Gaulle et Germaine Tillion.
Soline Schweisguth

Une enfance juive

Née le 13 juillet 1927, Simone Jacob est la benjamine des quatre enfants d’André et de Yvonne Jacob. Son père est un architecte qui a décidé de s’installer dans la nouvelle ville de Nice. Sa mère a fait de brillantes études de chimie, mais a dû renoncer à les poursuivre et travailler, son mari souhaitant qu'elle s’occupe exclusivement de ses enfants.
Enfance de Simone Jacob (Veil) à Nice (DR)Simone Jacob naît donc dans une famille bourgeoise. Installée dans les beaux quartiers de Nice, elle doit toutefois déménager pour un quartier plus populaire lorsque la crise touche la France en 1931.
Sa famille est juive, mais non-pratiquante et laïque. Son père a participé à la Première Guerre mondiale et en garde un républicanisme très ancré, avec une admiration certaine pour Jules Ferry et Léon Gambetta. Il transmet cet  attachement pour la patrie à ses enfants qu’il inscrit aux scouts laïcs : les Éclaireurs de France.
Sa religion ne prend de l’importance qu’avec la Seconde Guerre mondiale. Lorsqu’en juin 1941 obligation est faite pour les Juifs de se faire recenser, un vif débat éclate entre Simone et son père. La jeune fille de 14 ans refuse d’être catégorisée comme « Juive française » alors que son père pense que se soumettre aux lois est le meilleur moyen de ne pas avoir d’ennuis.
Malgré son jeune âge, Simone Jacob se fait déjà remarquer par son fort caractère. Cela lui pose problème lorsque, avec sa soeur Denise et ses cousins, elle entonne L’Internationale sur son balcon. Dénoncé par un voisin, ce jeu d’enfants finit au poste de police où son père doit se porter garant de sa moralité.
Yvonne Jacob à Nice avec ses enfants Denise, Jean, Simone et Madeleine (DR)

L’arrivée des Allemands

D’abord en zone libre, Nice est un des derniers territoires français à être occupé les Allemands. Après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord (Opération Torch, 8 novembre 1942), les Allemands envahissent toute la France… ou presque !
Nice est en effet abandonnée par Hitler à son allié Mussolini, qui ne se soucie pas de traquer les Juifs, du moins pendant un certain temps.
Le 8 septembre 1943, la situation se retourne pour l’Italie et pour les Juifs de Nice, dont la famille Jacob. Les Alliés débarquent en Sicile, puis acculent le régime de Mussolini à la reddition.
Nice passe alors aux mains des Allemands qui organisent des rafles très violentes. Simone veut partir, mais où aller ? Et avec quel argent ? La famille Jacob décide de se disperser dans la ville et de se cacher.
Simone se réfugie chez sa professeure de lettres, change de nom (elle devient Simone Jacquier) et se procure de faux papiers. Malgré son renvoi du lycée à l’automne 1943 et les risques qu’elle encourt, elle s’inscrit sous son vrai nom pour passer le baccalauréat le 29 mars 1944 (elle a alors 16 ans).
Mais le lendemain, elle sort avec ses amis et est arrêtée par deux agents de la Gestapo en civil. Pensant être protégée par ses faux papiers, elle les suit jusqu’à l’Hôtel Excelsior. C’est alors qu’on lui fait comprendre qu’ils ont reconnu ses faux papiers, identiques à tant d’autres...
Sa priorité est de prévenir sa famille qui n’est pas en sécurité avec ces papiers. Elle demande à son camarade, relâché, d’aller les prévenir. Mais ce dernier est suivi et c’est finalement toute la famille qui est arrêtée (sauf sa sœur Denise, entrée dans la Résistance à l’occasion d’un camp scout à l’été 1943). Le sentiment de sa responsabilité dans cette arrestation hantera toute sa vie la future Simone Veil.
Le 7 avril 1944, le jour-même où sort un manuel de scoutisme qui donne la jeune Simone Jacob rayonnante en modèle, elle est emmenée à Drancy (au nord de Paris) avec son frère, sa sœur et ses parents. Elle y reste moins d’une semaine avant de prendre le 71e convoi vers Auschwitz-Birkenau, tragiquement accompagnée de sa mère et de sa sœur.

Une vie dans les camps

Arrivée dans le camp, elle est incapable de comprendre ce qui s’y déroule. C’est alors qu’une voix inconnue lui demande son âge. Lorsqu’elle répond qu’elle a 16 ans et demi, on lui conseille de mentir et de dire qu’elle en a 18 ! Ce conseil lui sera salutaire. Il lui permettra d’aller avec les travailleurs et non avec les enfants destinés aux chambres à gaz.
Elle était Simone Jacob, le système d'extermination nazi la réduit à un numéro : 78651.
Elle est  confinée dans un baraquement avec sa mère et sa sœur Milou (diminutif pour Madeleine). Dans les chambres à gaz voisines, on va tuer plus de 300 000 Hongrois entre mai et juillet 1943. Simone Veil racontera la vision de ces personnes à peine arrivées et disparues, et surtout elle ne pourra oublier l'odeur abominable des corps humains brûlés dans les fours.
Début juillet, elle échappe une nouvelle fois à la mort. Repérée pour sa beauté, sa force et sa volonté de vivre, Simone est interpellée par la chef de camp polonaise, une ancienne prostituée du nom de Stenia, qui décide de l’envoyer dans un camp de travail moins difficile : « Tu es trop jeune et trop belle pour rester ici ! » Simone lui répond qu’elle n’ira nulle part sans sa mère et sa sœur. La chef de camp s’incline ! C’est ainsi que les trois femmes partent à Bobrek, où 250 déportés dont 37 femmes, travaillent pour les usines Siemens.
Ce travail, moins dur physiquement, leur permettra de survivre en attendant la libération.

Les marches de la mort

Devant l’avancée des Alliés, les nazis décident d’abandonner les camps. Pour ne laisser aucune trace, ils entraînent dans leur fuite les 60 000 déportés qui survivent encore à Auschwitz-Birkenau.
Simone, Yvonne et Milou partent ainsi pour une marche de 70 km qui durera plus de 24 heures. Il faut faire preuve d’une volonté de vivre suffisante pour non seulement continuer à avancer, mais aussi pour repousser ceux qui, à bout de force, s’accrochent aux autres !
Les trois femmes et les autres survivants arrivent finalement au camp de Bergen-Belsen, en Basse-Saxe, le 30 janvier 1945. Libéré par les Britanniques le 15 avril, le camp a entre-temps connu le typhus qui a affaibli beaucoup de rescapés. Yvonne Jacob, mère de Simone, y succombe à son tour.
De retour à Paris le 23 mai, les deux sœurs se mettent en quête des autres membres de leur famille. Elles apprennent que Denise a été déportée, mais qu’elle est revenue vivante. Quant à leur frère et leur père... aucun déporté de leur convoi n’est revenu.

Se reconstruire

Alors que la France tente de se reconstruire moralement et matériellement, les déportés doivent trouver une place dans la société. Pour Simone Jacob, au sentiment de culpabilité et d’illégitimité (pourquoi est-elle vivante, elle plutôt que sa mère ou tant d’autres ?) s’ajoute le manque d’écoute de ceux qui ne veulent pas savoir.
Accueillie par ses oncles et tantes à Paris, elle apprend qu’elle a obtenu son baccalauréat qu’elle avait passé le jour avant son arrestation. Gardant le souvenir de sa mère qui la poussait à faire des études pour travailler, ce qui était encore relativement rare pour les femmes de ce milieu social, elle décide de suivre des études de droit.
Elle s’inscrit à l’Institut d’études politiques de Paris (aussi appelé « Sciences Po ») et fait sa rentrée à l’automne 1945.
Ce premier pas vers le retour à la vie s’accompagne presque immédiatement d’un second : la rencontre de son futur mari, Antoine Veil, lors d’un séjour au ski avec des amis. Lui aussi est juif et étudiant à Sciences Po. Leur amour les conduit au mariage le 26 octobre 1946 : Simone Jacob devient Simone Veil.
Dès 1947, ils ont leur premier enfant, Jean, du nom du frère de Simone mort en déportation. Suivra Claude-Nicolas en janvier 1949.
Cette embellie apparente d’un retour à la vie normale en seulement quelques années est néanmoins marquée par une rechute. Après les parents et le fils Jacob dans les camps, c’est au tour de Milou de mourir dans un accident de voiture en 1952.
Simone, qui était devenue inséparable de sa sœur depuis les mois passés en camp de concentration ensemble, est foudroyée. C’est le retour de la mort dans sa vie. Il faut la naissance de Pierre-François en 1954 pour marquer un nouveau départ.
Antoine et Simone Veil (DR)

Au service de la République

Entre-temps, Antoine Veil a réussi à intégrer l’ENA (École Nationale d’Administration). Il est inspecteur des finances. La famille Veil jouit d’un niveau de vie confortable mais Simone Veil, se souvenant toujours des conseils de sa mère, veut travailler et être avocate.
Son mari s’y oppose : il ne trouve pas décent qu’une femme travaille, et encore moins pour défendre des criminels. Le couple trouve un compromis : Simone Veil sera magistrate. En 1957, Simone Veil devient la première femme à rejoindre le corps des magistrats.
Commence alors pour elle une succession de premières fois qui ouvre la voie aux femmes dans la haute administration publique. En 1957, elle est la première femme à entrer au ministère de la justice où elle travaille dans l’administration pénitentiaire.
Dans la gestion des prisons, elle apporte une attention particulière aux prisons de femmes, majoritairement tenues par des religieuses, et lutte contre les mauvais traitements psychologiques.
À ce poste, elle se sent utile et mène des actions concrètes. En 1959, elle se rend à Alger où elle obtient le transfert de prisonniers de guerre en métropole afin qu’ils y soient en sécurité.
Elle participe aussi à la réinsertion des prisonniers dans le monde civil, en allant jusqu’à en faire venir chez elle pour des travaux de menuiserie ou de peinture !
Par un caractère trempé dans les épreuves, Simone Veil réussit vite dans ce monde masculin. En 1968, elle prend la direction des Affaires civiles à l’Assemblée Nationale. Elle lutte pour l’égalité entre hommes et femmes, notamment dans la gestion des biens du couple.
En 1969, sous la présidence de Pompidou, elle entre au cabinet de René Pleven, ancien résistant et Garde des Sceaux de l’époque, et s’illustre dans les débats à l’Assemblée sur la famille.
L’année suivante, George Pompidou la nomme secrétaire du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM). Encore une fois, elle est la première femme à obtenir ce poste ! Mais Simone Veil voudrait se sentir plus utile et retourner dans le pénitentiaire...

Un combat pour les femmes

Sa carrière est bouleversée par l’élection de Valéry Giscard d’Estaing. Lors de sa campagne présidentielle de 1974, ce dernier avait annoncé vouloir inclure plus de femmes dans son gouvernement : Simone Veil fait son entrée dans le monde masculin de la politique et devient ministre de la Santé.
Seule femme du gouvernement mené par Jacques Chirac (lui-même conseillé par une femme magistrate, Marie-France Garaud !), première femme ministre de plein exercice sous la Ve république, Simone Veil s’étonne de cette nomination. Elle l'accepte mais pense qu’elle n’y restera pas plus de quelques mois…
C’est à ce poste qu’elle va faire parler d’elle en proposant la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG).
La libération des mœurs et la loi Neuwirth sur la légalisation de la pilule n’avaient pas suffi à démocratiser la contraception et les grossesses non voulues étaient de plus en plus nombreuses. L’avortement clandestin était largement pratiqué tout en étant passible de lourdes sanctions pénales en vertu d’une loi remontant à 1920. Cette illégalité participait à dégrader les conditions médicales et sanitaires dans lesquelles les femmes y avaient recours.
À l’inégalité entre hommes et femmes s’ajoutait une inégalité sociale : les mieux loties partaient avorter à l’étranger alors que les moins riches avaient recours à des méthodes sommaires et dangereuses (aiguilles à tricoter !).
La proposition de loi légalisant l’avortement suscite d’âpres débats. Simone Veil, encouragée et soutenue par le président Giscard d'Estaing (centre droit), décide d’avancer progressivement.
Dans un premier temps, le 4 décembre 1974, elle promulgue une loi qui vient compléter la loi Neuwirth du 28 décembre 1967 en généralisant l’autorisation de la pilule contraceptive et en la rendant gratuite.
« La contraception consacre la liberté des femmes et la maîtrise qu’elles ont de leur corps, dont elle dépossède ainsi les hommes. Elle remet donc en cause des mentalités ancestrales. L’avortement, en revanche, ne soustrait pas les femmes à l’autorité des hommes, mais les meurtrit », écrira plus tard Simone Veil (Une Vie, Stock, 2007).
Les débats continuent donc, non sans violence. La ministre doit essuyer des provocations comme des graffitis SS ou des croix gammées peints dans l’entrée de son immeuble. À l’Assemblée, un député va même jusqu’à demander à l’ancienne déportée : « Voulez-vous emmener les enfants aux fours crématoires ? » Il est vrai que, comme la plupart des Français, il ne connaissait encore rien du passé tragique de la ministre…
Simone Veil fait preuve de détermination et ne flanche pas. Grâce au soutien de l'opposition de gauche, la loi finit par être votée le 17 janvier 1975 par 284 voix (dont 99 venant de la droite) contre 189. Si importante qu’elle soit, cette victoire ne signe pas pour autant la fin de la carrière politique de Simone Veil.

La victoire au terme de l'épreuve

La victoire de Simone Veil fut politique mais aussi sociale et personnelle : cette femme parvenue à imposer une voix de femme dans le monde masculin de la politique devient très appréciée des Françaises et des Français. Durant le restant de la décennie, elle sera le ministre le plus populaire de France alors même qu’elle était inconnue du grand public six mois auparavant !
Au-delà de la simple loi, elle est parvenue à donner une crédibilité nouvelle à la parole des femmes sur la scène publique. Son mari, qui avait des ambitions politiques au sein du MRP (Mouvement Républicain Populaire, parti démocrate-chrétien de centre-droit), se met en retrait et devient dans les réceptions officielles... « M. Simone Veil ». C’est bien une révolution matrimoniale qui est enclenchée !
Usant de sa popularité, Simone Veil participe à la prise de conscience de la Shoah par les Français. Elle fait aussi entendre les témoignages jamais écoutés jusqu’alors, ou seulement très peu, des anciens déportés.
En 1979, une soirée télévisée est consacrée à la série américaine Holocauste sur France 2. Devant vingt millions de téléspectateurs, Simone Veil apporte son témoignage. « Les Français ne voulaient pas savoir, mais face à la situation, ils étaient moins lâches qu’on n’a pu le dire », précise-t-elle, avec une référence implicite au film Le Chagrin et la Pitié (Marcel Ophüls, 1969).
Par la libération de la parole qu’elle a provoquée, Simone Veil réconcilie Françaises et Français, mais aussi tout le pays avec son passé.

Au service de l’Europe

Marquée par l’expérience des camps, Simone Veil a soutenu le projet européen de renforcement des liens franco-allemands depuis ses débuts. En 1950, lorsque son mari obtint un poste à Wiesbaden, près de Francfort, Simone Veil l’accompagna sans hésiter. Même si ce séjour ne dura pas longtemps, il atteste de sa volonté de bien faire la distinction entre nazisme et Allemagne.
Quand elle quitte son poste de ministre en juillet 1979, c’est pour participer aux premières élections du Parlement européen au suffrage universel.
Valéry Giscard d’Estaing lui a proposé en effet de mener la liste de l’UDF (Union pour la Démocratie Française, centre-droit). Elle doit faire face à François Mitterrand (Parti Socialiste) et à George Marchais (Parti Communiste), mais aussi à Jacques Chirac, qui a quitté l’UDF pour former le RPR (Rassemblement Pour la République) en 1976, et à Jean-Marie Le Pen (Front National).
C'est ainsi qu'elle affronte Jacques Chirac, son ancien mentor devenu l’ami de la famille Veil, dans un débat télévisé empreint de courtoisie et de sourires complices à peine dissimulés.
Elle affichera par contre sa pugnacité devant des militants frontistes avec cette réplique : « Vous ne me faites pas peur. J’ai survécu. Vous n’êtes que des SS au petit pied ! »
L’UDF obtient finalement et de très loin le meilleur résultat national avec 27,5% des voix.
Députée européenne, Simone Veil se présente pour la présidence du Parlement… et l’emporte ! Quel symbole ! Le premier président est une présidente. De surcroît, la réconciliation franco-allemande est incarnée par une ancienne déportée.
Ce succès politique à l’échelle européenne n’entame pas pour autant sa vie de famille. Installée à Strasbourg, elle est absente de Paris presque cinq jours par semaine. Elle revient pour le déjeuner du samedi midi qui est l’occasion de retrouvailles familiales intenses et chaleureuses.
Simone Veil au Parlement européen

Faire vivre la mémoire

Après quelques années dans l’opposition, sans pourtant jamais quitter la politique, elle redevient en 1993 ministre de la Santé et ministre d’État dans le gouvernement d’Édouard Balladur, sous la présidence de François Mitterrand. L’expérience est mitigée. En 1995, Balladur est défait aux élections présidentielles face à Jacques Chirac. Simone Veil se retire.
Simone Veil et Jacques Chirac le 27 janvier 2005 à Auschwitz pour le 60e anniversaire de la libération du camp (DR)Pourtant, elle ne quitte pas complètement la politique et intègre le Conseil Constitutionnel en 1998. Même si sa carrière est alors moins médiatique, elle reste l’une des principales femmes politiques françaises de l’après-guerre.
Simone Veil se concentre alors sur la mémoire de la Shoah et des déportés. À 77 ans, elle est invitée à présider la Fondation pour la mémoire de la Shoahen 2001. Elle est ainsi la première femme à présider cette association, financée par les biens spoliés aux Juifs par l’État français pendant la Seconde Guerre mondiale et dont on n’a pu retrouver l’ancien propriétaire.
À ce titre, elle s’est opposée à l’adoption par chaque élève français d’un ancien déporté, une idée du président Nicolas Sarkozy dont elle avait pourtant soutenu la candidature.

Une reconnaissance nationale

Simone Veil publie ses mémoires chez Stock en 2007 : Une Vie. Elle y raconte son enfance, ses souvenirs des camps, ses combats et livre des considérations plus générales sur l’histoire et la mémoire.
Simone et Antoine Veil (DR)À la suite de quoi l'Académie française l'accueille en son sein l'année suivante, au fauteuil de Racine (n°13). Sur son épée d'apparat figurent toutes ses identités : déportée nommée par un simple numéro, Européenne œuvrant pour la réconciliation franco-allemande, femme luttant pour l’égalité des droits…
Sur une décision du président Emmanuel Macron, Simone Veil entre au Panthéon, accompagnée de son mari, tout juste un an après sa mort le 30 juin 2017. Cet hommage rendu à une personne d’aussi grande qualité fait honneur à la France et à toutes les Françaises.
Observons qu’avant elle, une seule personnalité avait été accompagnée au Panthéon par son conjoint : le savant Marcellin Berthelot (*). Après la « femme de », voici donc un « mari de », reflet significatif d'un changement d’époque auquel Simone Veil a grandement participé.

12 juillet 1998 Victoire de la France en Coupe du Monde

C'est au terme d'une incroyable montée en tension que la France toute entière applaudit la victoire de son équipe, le 12 juillet 1998. Les Bleus l'emportent sur les favoris, l'équipe du Brésil, par 3-0 grâce à deux buts de Zinedine Zidane et un d'Emmanuel Petit.
La France remporte la Coupe du Monde de football pour la première fois de son histoire et qui plus est à domicile.
Créée en 1928 à l'initiative de Jules Rimet, la Coupe du Monde se déroule tous les quatre ans en alternance avec les Jeux Olympiques et la France l'avait jusque-là accueillie une seule fois en 1938. Cette fois-là, l'Italie avait remporté le trophée, pour la plus grande gloire du régime fasciste et de son Duce...
Coupe du Monde 1998, Champs Élysées, 13 juillet 1998 (DR)

« Et 1 et 2 et 3… 0 ! »

La victoire de 1998 met un terme provisoire à l'autodénigrement, un sport dans lequel les Français excellent plus qu'en aucun autre. Voué aux gémonies pendant les deux années de préparation, l'entraîneur stéphanois Aimé Jacquet recevra de plates excuses du journal L'Équipe après le triomphe de son équipe et de sa méthode.
Entamée dans une relative indifférence le 10 juin 1988, la compétition produit une émotion croissante en France au fur et à mesure que les Bleus progressent dans le palmarès.
Avec leur qualification en quart de finale, le 3 juillet au Stade de France (Saint-Denis), par un match nul face à l'Italie, l'un des grands favoris de la compétition, l'euphorie gagne les Français de tous âges, tous sexes et toutes conditions, y compris les personnes habituellement réfractaires aux spectacles sportifs. Pour la demi-finale face à la Croatie, le 8 juillet, les Français prennent d'assaut les stades où l'on organise des retransmissions du match sur écran géant.  
Le phénomène se renouvelle avec une intensité accrue le soir de la finale. Après le match, en soirée, plus d'un million de badauds se retrouvent spontanément sur les Champs-Élysées pour une liesse comme le pays n'en a pas connu depuis la Libération, un demi-siècle plus tôt. Le lendemain 13 juillet, veille de Fête nationale, pas moins de cinq cent mille badauds acclament les joueurs lors de leur parade triomphale sur les Champs-Élysées.
Jacques Chirac et Didier Deschamps, DRL'euphorie rejaillit sur la popularité des gouvernants, tant le président Jacques Chirac que son Premier ministre de cohabitation, le socialiste Lionel Jospin.
Chacun célèbre aussi le caractère multiracial de l'équipe de France, sans équivalent ailleurs. On y rencontre des origines hexagonales (le capitaine Didier Deschamps, Laurent Blanc, Emmanuel Petit, Christophe Dugarry, le gardien Fabien Barthez ou encore Bixente Lizarazu, attaché à ses racines basques), algériennes (Zinédine Zidane, meilleur joueur de sa génération), antillaises (Lilian Thuram),  kanakes ou néo-calédoniennes (Christian Karembeu), arméniennes (Youri Djorkaeff et Alain Boghossian), africaines (Marcel Desailly) etc.
Dans l'émotion de la victoire (12 juillet 1998), DR

Qu'elle était belle, la France « black-blanc-beur » !

Les médias célèbrent par la même occasion la France multiraciale issue des nouvelles vagues d'immigration, dite « black-blanc-beur » en référence à ses composantes afro-antillaises, européennes et arabo-musulmanes. Intellectuels et hommes politiques veulent y voir la démonstration d'une intégration réussie et d'une nation réconciliée avec elle-même.
Les épreuves du troisième millénaire vont rapidement mettre à mal l'optimisme né de la victoire des Bleus, jusqu'à faire oublier la joie collective et intense de ce moment.
Le consensus national va se briser sur l'arrivée inattendue du leader d'extrême-droite Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles, le 21 avril 2002. Ensuite vont se faire sentir les conséquences économiques de la monnaie unique : déficit commercial abyssal, rigueur budgétaire, croissance asthénique...
Plus grave que tout, la fragile équilibre de la France « black-blanc-beur » va se heurter à une accélération de l'immigration (plus de 200 000 entrées par an).
C'est ainsi que vingt ans après, il se trouve une vedette du show-biz (Djamel Debbouze) pour dénoncer des Bleus trop « black-blanc » et pas assez « beur » à son goût, ou encore un ancien joueur (Éric Cantona) pour critiquer le phénotype trop français de Didier Deschamps ! Dans le même temps, l'angélisme multiracial en vient à légitimer son contraire : des réunions interdites aux blancs.
Il nous reste à espérer un nouveau moment d'union nationale qui réconcilie le peuple français dans ses différentes composantes ethniques et sociales...
André Larané

05 juillet 2018 Décès du journaliste et cinéaste Claude Lanzmann

Né en 1925, collaborateur de la revue Les Temps modernes fondée par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, défenseur acharné de la cause d’Israël, il est surtout connu comme l’auteur du documentaire « Shoah » présenté en 1985 et consacré à l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiales : dix heures de témoignages et de prises de vues sur les lieux du génocide !
« Shoah » fait parler des survivants mais aussi d'anciens SS qui ont participé à la gestion des camps, des gens qui ont vécu à proximité des sites d'extermination ou encore des conducteurs de trains. Les uns et les autres sont invités à se remémorer ce qu'ils ont vu et ressenti quarante ans plus tôt.
On peut regarder « Shoah » sur le site Arte jusqu'au 4 septembre 2018.
Ours d’or d’honneur pour l’ensemble de son œuvre lors de la Berlinale 2013 et grand officier de l’ordre national de la Légion d’honneur le 14 juillet 2011, Claude Lanzmann est et restera l'auteur d’un film d’une envergure exceptionnelle dans l’histoire du cinéma comme dans celle des idées et des mentalité.
Dans un entretien dans Le Monde avec Philippe-Jean Catinchi, l'historien Johann Chapoutot évalue l
Né en 1925, collaborateur de la revue Les Temps modernes fondée par 'impact de « Shoah » dans la connaissance du génocide des Juifs...
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20 juillet 1969On a marché sur la Lune

Le 20 juillet 1969, à 20h17 ( UTC, temps universel ), le module lunaire  Eagle  de la mission Apollo XI se pose sur la Lune. L'astronau...