mardi 5 juin 2018

17 novembre 1869Inauguration du canal de Suez



Le 17 novembre 1869, le canal de Suez est inauguré en présence de l'impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. Sont également présents l'empereur d'Autriche François-Joseph, les princes Frédéric-Guillaume de Prusse et Hendrik des Pays-Bas ainsi que l'émir Abd el-Kader. L'impératrice est la première à remonter le canal sur le yacht impérial.
Cette réalisation pharaonique manifeste avec éclat l'entrée de l'Égypte dans la modernité. Elle endette aussi le pays et va ruiner ses habitants, au point que, douze ans plus tard, le souverain devra accepter le protectorat britannique.
Alban Dignat
Le Canal à Paris !
L'épopée du canal de SuezL'Institut du Monde Arabe (IMA), à Paris, raconte du 28 mars au 5 août 2018 « L'épopée du canal de Suez, des pharaons au XXIe siècle ».
Divertissante, l'exposition met en scène l'histoire et la préhistoire du canal. Elle reprend pour l'essentiel le contenu du présent article.
À noter une maquette de l'ensemble du canal au début du XXe siècle, avec ses villes Port-Saïd et Port-Fouad au nord, Ismaïlia au centre et Suez au sud. À noter aussi une projection sur grand écran du discours par lequel Nasser annonça la nationalisation du canal (curieusement, la séquence fait l'impasse sur l'éclat de rire mémorable par lequel le raïs accompagna son annonce).
Aïda, cadeau de Verdi à l'Égypte
L'ouverture du canal intervient à un moment où l'Occident se prend de passion pour l'Égypte. On célèbre autant les splendeurs de la civilisation pharaonique redécouverte par Champollion que les promesses de l'Égypte moderne, réformée par le vice-roi Méhémet-Ali et ses successeurs.
En prévision de l'inauguration d'un nouvel Opéra au Caire, le compositeur Giuseppe Verdi écrit Aïda sur une suggestion de l'égyptologue français Auguste Mariette. Les décors ayant été bloqués à Paris du fait de la guerre franco-prussienne de 1870, la première représentation aura finalement lieu le 23 décembre 1871 dans l'opéra flambant neuf.

Le canal des pharaons

L'idée d'une liaison entre Méditerranée et mer Rouge remonte à la plus haute Antiquité. Un bas-relief égyptien montre Séthi 1er, pharaon de la XIXe dynastie (vers 1300 av. J.-C.), qui revient de la guerre et longe ce qui devait être un embryon de canal entre le Nil et la mer Rouge.
Stèle de donation de terrain au nom de Ankhpakhered Dans le cintre, le roi Nekao II offre le terrain à Osiris et Isis Photo © Musée du Louvre, Christian DecampsCe canal hypothétique s'interrompait au lac Amer, au milieu de l'isthme de Suez. Il devait faciliter les échanges commerciaux entre la vallée du Nil et le pays de Pount ou pays de la reine de Saba (corne de l'Afrique et Yémen actuel).  
Vers 600 av. J.-C., le pharaon Nechao II (XXVIe dynastie) tente de prolonger le canal jusqu'à la mer Rouge mais il doit y renoncer (le même pharaon, plein d'imagination, avait aussi financé une expédition de marins phéniciens autour de l'Afrique).
Le canal est désensablé et remis en état un siècle plus tard par le roi des Perses, Darius 1er. Son fils Xerxès ouvre un modeste chenal jusqu'à la mer Rouge. Le canal est enfin élargi et même doté d'une écluse par le roi d'Égypte Ptolémée 1er (285 à 247 av. J.-C.).
L'empereur romain Trajan, un siècle après J.-C., le remet à nouveau en état et le canal prend son nom : « fleuve de Trajan ». Les conquérants arabes, à leur tour, le réhabilitent. Il est définitivement fermé en 776 par le calife abbasside al-Mansour, qui craignait peut-être qu'il ne servît à des opposants ou des infidèles. D'éminents voyageurs de l'Antiquité (Diodore, Strabon, Pline l'Ancien) ont laissé des descriptions de cette infrastructure d'avant-garde.

Une difficile gestation

Longtemps après, au XVIe siècle, les Vénitiens, qui nourrissent d'étroites relations avec Alexandrie et l'Orient, suggèrent au sultan ottoman de rouvrir le canal. Ils voudraient reprendre pied dans le commerce des épices, qu'ils ont perdu au profit des Portugais depuis que ceux-ci ont découvert la route du cap de Bonne Espérance. Mais le sultan a vite fait de doucher leurs espoirs. 
En 1798 enfin, les Français débarquent en Égypte sous le commandement de Napoléon Bonaparte et reprennent l'idée d'un percement de l'isthme de Suez. Bonaparte commande un relevé à Gratien Lepère mais celui-ci conclut à l'impossibilité du projet en raison d'une trop grande différence de niveau entre la Méditerranée et la mer Rouge... Il a fait une erreur de 10 mètres !
Sous le règne du khédive (vice-roi) Méhémet Ali, au pouvoir de 1805 à 1849, l'ingénieur Linant de Bellefonds réétudie le projet sur une base plus réaliste. Il explore le cours du Nil et se voit nommer ingénieur en chef des travaux publics de Haute-Égypte en 1831 mais sans pouvoir faire aboutir son projet.
Carte de l'Isthme de Suez, pour servir à l'intelligence du mémoire sur les communications à établir par l'isthme de Suez entre la Méditerranée et la mer Rouge, Louis Maurice Adolphe, Linant de Bellefonds © BNF / Bibliothèque de l’Arsenal
L'invention des bateaux à vapeur ravive l'intérêt pour une liaison entre l'Europe et les Indes via l'Égypte car ces navires peuvent, plus facilement que les voiliers, remonter la mer Rouge et affronter ses vents contraires. En 1830 est établie une première liaison à vapeur entre Bombay et Suez. En 1836 vient la liaison Alexandrie-Londres.  
Avec une liaison terrestre entre les deux ports égyptiens, les Anglais arrivent ainsi à réduire de cinq mois à quarante jours la durée du voyage entre l'Angleterre et les Indes. Ils occupent Socotra et Aden en 1835 et 1839, car il s'agit de ports stratégiques sur la nouvelle route. Cela leur suffit. Tout au plus aspirent-ils à un chemin de fer entre Alexandrie et Suez... Ils ne veulent pas d'un canal qui profiterait principalement à des ports de la Méditerranée, comme Marseille et Gênes. Aussi le rêve du canal de Suez est-il porté essentiellement par les Français.
Barthélémy-Prosper Enfantin, « chef suprême de la religion saint-simonienne », par Henri Grevedon. © BNF / Bibliothèque de l'ArsenalEn 1833, voilà que débarquent en Égypte 80 saint-simoniens, bientôt rejoints par leur chef spirituel, Prosper Enfantin, surnommé le « Père Enfantin ».
Ces Français idéalistes sont des adeptes du comte de Saint-Simon, un penseur du début du siècle qui promet un avenir rayonnant grâce aux progrès des techniques et de l'industrie (parmi eux Thomas Urbain, qui inspirera plus tard la politique arabe de Napoléon III). Ils voient dans l'Égypte un terrain d'expérience idéal pour la mise en oeuvre de leurs théories.
Prosper Enfantin est séduit par le projet de canal. Il fonde une société en vue des travaux mais n'arrive pas à emporter l'adhésion du vice-roi.

Lesseps surmonte les obstacles

Les réticences officielles vont finalement tomber grâce à la séduction et au don de persuasion de l'ancien diplomate Ferdinand de Lesseps, né en 1805. 
Alors qu'il n'a encore que 27 ans, Ferdinand de Lesseps devient vice-consul de France à Alexandrie, ce qui lui vaut de donner des leçons d'équitation à Muhammad Saïd, fils préféré du khédive Méhémet Ali. À Alexandrie, il rencontre par ailleurs le saint-simonien Prosper Enfantin et adhèra à son projet de canal.
Ayant plus tard abandonné la « carrière » (la diplomatie), il continue de promouvoir le projet autour de lui...
Le jeune diplomate Ferdinand de Lesseps
Beaucoup plus tard, quand son élève devient khédive le 13 juillet 1854, Ferdinand de Lesseps lui adresse de Paris ses félicitations.
Invité en Égypte, il profite d'une promenade à cheval pour le persuader de creuser l'isthme de Suez selon le projet de Linant de Bellefonds.
Restait à convaincre l'opinion européenne, à rassurer le sultan et surtout à surmonter l'opposition du gouvernement anglais au projet. Celui-ci craignait pour sa domination sur le trafic Europe-Asie et pour son propre projet d'un chemin de fer entre la Méditerranée et l'Océan Indien.
Ferdinand de Lesseps renonce à solliciter les banquiers car ils réclament une part de la future société d'exploitation du canal en échange de leurs prêts.
Foin de banquiers ! Lesseps préfère solliciter l'épargne publique et multiplie les conférences en Angleterre et en France en vue de séduire les futurs souscripteurs.
Avec l'appui de la jeune impératrice des Français, Eugénie de Montijo, à laquelle sa famille est apparentée, il obtient enfin le 30 novembre 1854 une concession de 99 ans.
Discussions autour du projet de percement du canal (peinture d'époque)
On lit dans l'acte de concession du khédive : « Notre ami, M. Ferdinand de Lesseps, ayant appelé notre attention sur les avantages qui résulteraient pour l'Égypte de la jonction de la mer Méditerranée et de la mer Rouge par une voie navigable pour les grands navires, et nous ayant fait connaître la possibilité de constituer, à cet effet, une compagnie formée de capitalistes de toutes les nations, nous avons accueilli ses propositions et nous lui avons donné, par ces présentes, pouvoir exécutif de constituer et de diriger une compagnie universelle pour le percement de l'isthme et l'exploitation d'un canal entre les deux mers... »
Ferdinand de Lesseps fonde donc le 19 mai 1855 la Compagnie universelle du canal maritime de Suez dont le nom est encore porté par un groupe industriel (Suez Lyonnaise des Eaux) en vue de creuser le canal et d'en gérer ensuite l'exploitation. Son capital est fixé à 200 millions de francs (400 000 actions de 500 francs). Ses bénéfices doivent initialement se répartir comme suit : 75% pour les actionnaires, 10% pour les fondateurs, dont Lesseps, 15% pour l'État égyptien. Mais les actionnaires se font prier et seulement la moitié du capital trouve preneur à la Bourse de Paris...
François-Pierre Bernard Barry, Le Chantier n°5 : vue du Canal de Suez, 1863
Les travaux débutent le 25 avril 1859, avec le concours de vingt mille fellahs égyptiens mis à disposition par Saïd Pacha, mais Lesseps n'est pas au bout de ses peines. Voilà que le khédive se rétracte à la suite d'une campagne de presse anglaise dénonçant l'emploi de fellahs égyptiens sous la contrainte. Craignant de s'attirer la colère du sultan de Constantinople, allié des Anglais, il interdit l'emploi de main-d'oeuvre égyptienne sur le chantier. Ferdinand de Lesseps fait appel à l'intercession de Napoléon III.
Le 18 janvier 1863, la mort de Saïd Pacha et l'avènement de son neveu Ismaïl, fervent modernisateur, lèvent définitivement tous les obstacles. Ferdinand de Lesseps convainc son nouvel ami de souscrire au capital de sa compagnie pour le montant restant dû. C'est ainsi que l'Égypte se retrouve en possession de 44% des actions avec la promesse de toucher 48% des bénéfices jusqu'en… 1968 !
Enfin, en 1866, le sultan de Constantinople reconnaît officiellement la concession du canal. Plus rien ne s'oppose à l'achèvement des travaux, d'autant que le khédive, bien imprudemment, va mettre le crédit de son État au service du canal.
Comme le capital de la Compagnie de Suez est loin de suffire aux besoins de financement, il emprunte huit millions de livres, soit l'équivalent du capital de la Compagnie, en contrepartie desquels il ne doit recevoir que 15% des bénéfices futurs !
Hippolyte Arnoux et Zangaki frères, Drague à couloir de 45 mètres, 1869 - 1885 © Archives nationales du monde du travail (Roubaix)

Une voie prometteuse

Au terme des travaux, le canal, d'une longueur de 162 kilomètres, sur 54 mètres de largeur et 8 mètres de profondeur, traverse l'isthme de part en part.
Des villes nouvelles naissent dans le désert : Port-Saïd sur la Méditerranée (ainsi nommée en l'honneur de l'ancien khédive) et Suez sur la mer Rouge, ainsi qu'Ismaïla, entre les deux.
Le siège de la Compagnie de Suez s'établit dans cette dernière ville (ainsi nommée en l'honneur du souverain). C'est une cité résidentielle attrayante, oasie au milieu du désert, alimentée en eau douce par un canal qui vient du Nil, distant de 120 km. Une autre ville de moindre importance a fait son apparition en face de Port-Saïd : Port-Fouad (ainsi nommée d'après le nom de l'avant-dernier roi).
La jonction des eaux eut lieu le 15 août 1869. Lesseps proclama à cette occasion : « Au nom de son Altesse Mohammed Saïd, je commande que les eaux de la Méditerranée soient introduites dans le lac de Timsah, par la grâce de Dieu ! »
Hélas, le héros du jour, Ferdinand de Lesseps, tenta dix ans plus tard de renouveler son exploit en ouvrant l'isthme de Panama mais il n'aboutit qu'à un désastre financier et politique.

L'Angleterre rafle la mise

Le canal de Suez permet d'abréger de 8000 kilomètres la navigation entre Londres et Bombay en évitant de contourner le continent africain. Désireuse de protéger cette nouvelle route maritime qui mène à sa principale colonie, l'Angleterre s'installe en 1878 à Chypre, avec l'accord du sultan. Dans le même temps, elle va habilement annihiler l'influence de la France en Égypte... Elle va profiter en premier lieu de l'affaiblissement de sa rivale après la guerre franco-prussienne et l'avènement de la IIIe République, en second lieu des débuts laborieux de l'exploitation du canal.
Les bénéfices escomptés ne sont pas au rendez-vous de sorte qu'en 1871, les actions ne valent plus que 208 francs au lieu de 500. C'est un coup terrible pour Ismaïl Pacha. En 1875, le souverain, en quasi-banqueroute, est obligé de vendre ses actions du canal de Suez pour combler une partie de ses dettes. Le Premier ministre Benjamin Disraeli se porte immédiatement preneur au nom de l'Angleterre pour quatre millions de livres.
Quelques mois plus tard, le 8 avril 1876, l'État égyptien se déclare en faillite, ruiné par les investissements dispendieux d'Ismaïl Pacha et la voracité des créanciers occidentaux. Il doit se placer sous la tutelle d'une commission franco-anglaise en attendant que l'armée britannique occupe le pays en 1882 (*).
Treize ans à peine après l'inauguration du canal de Suez, les Britanniques apparaissent en définitive comme les grands bénéficiaires de cette réalisation franco-égyptienne et l'investissement de Disraeli se révèlera extrêmement juteux avec une rentabilité de 8 à 9% par an jusqu'à la nationalisation du canal en 1956.

Nasser reprend la main

Nasser et la nationalisation du canal (couverture de al-Musawar n°1660, août 1956)Cette nationalisation est décidée par Nasser pour financer le barrage d'Assouan après que les Américains lui ont coupé les crédits pour le punir d'avoir acheté des armes aux Soviétiques !
L'annonce publique prend de court les Égyptiens comme l'ensemble des chancelleries. Le raïs avait bien préparé son affaire. Il avait ainsi convenu en secret que les ingénieurs, techniciens et militaires égyptiens s'empareraient illicodu canal à l'instant précis où viendrait dans son discours le nom de Lesseps !
Ainsi en fut-il et la transition se passa très bien si ce n'est que les gouvernements anglais et français tentèrent un coup de main avec la complicité des Israéliens. L'opposition conjointe de Washington et Moscou leur valut un mémorable fiasco.
Une décennie plus tard, Nasser, à son tour, prétendit fermer le canal aux Israéliens. Mais il perdit la main avec sa défaite cuisante dans la guerre des Six jours et le canal, devenu zone d'affrontement entre Israéliens et Égyptiens, fut fermé à la navigation jusqu'en 1975. Les armateurs prirent alors leurs dispositions pour développer le contournement de l'Afrique par le cap de Bonne Espérance, une concurrence dont l'oeuvre de Lesseps ne s'est jamais complètement remise.
Le canal, saison 2
Arrivé à la tête de l'Égypte par un coup d'État militaire et soucieux d'asseoir sa popularité, le maréchal Sissi a célébré le 6 août 2015 l'achèvement des travaux d'agrandissement du canal, engagés trois ans plus tôt par son prédécesseur, le président Morsi. Le raïs égyptien était entouré pour l'occasion du président de la République française François Hollande et du Premier ministre grec Alexis Tsipras.
Croisement de paquebots sur le Canal, 1900-1950 Ces travaux doivent doubler la circulation du canal sur 72 des 193 kilomètres de sa longueur, par l’élargissement de 37 kilomètres du canal historique et le creusement d’une nouvelle voie de 35 kilomètres. Ce faisant, ils doivent réduire de vingt heures à onze heures le temps de passage dans un sens, et de huit heures à trois heures dans l’autre sens, permettant ainsi en théorie le passage de 97 bateaux par jour à l’horizon 2023 (au lieu de 49).
Tandis que les premiers bateaux à passer sur le canal avaient un tonnage de 4 000 tonnes, les bateaux actuels, essentiellement des porte-conteneurs, atteignent 240 000 tonnes.
L'État égyptien envisage également de transformer la zone comprise entre Le Caire et le canal en une nouvelle zone de développement économique, avec en son centre, en plein désert, loin des riches limons de la vallée, une capitale administrative appelée à remplacer Le Caire !

Antiquité classiqueDerniers sursauts de l'Antiquité (VIe-VIIe siècles)

L’Antiquité s’achève pour de bon quand les premiers cavaliers musulmans quittent la péninsule arabe pour envahir les terres de vieille civilisation que sont l’empire byzantin et l’empire perse. En quelques décennies, la religion de Mahomet se répand des Pyrénées aux portes de la Chine. Cet événement majeur coupe en deux moitiés rivales le monde méditerranéen qu'avaient unifié les Romains.
À la même époque, la partie occidentale de l’empire romain entre dans la période la plus noire de son Histoire. En Gaule et sur le Rhin, les rois mérovingiens qui succèdent à Clovis et Dagobert s'avèrent si insignifiants que la postérité les qualifiera de « rois fainéants ».
À l'autre extrémité du monde, la Chine se relève d'une longue décadence et des invasions barbares grâce à un nouvel empereur, Li Che-min, plus connu sous le nom de T’ai Tsong le Grand. Il est à l’origine de la prestigieuse dynastie des T'ang...
André Larané et Vincent Boqueho
Télécharger les six cartes animées de la séquence : Derniers sursauts de l'Antiquité (VIe-VIIe siècles)
Derniers sursauts de l'Antiquité (VIe-VIIe siècles)

Fin de partie (IIIe-IVe siècles)

On a coutume en Occident d'appeler Antiquité tardive les deux siècles qui précèdent les assauts barbares et la dissolution de l'empire romain d'Occident. On assiste durant cette période à une transformation politique : l'empire se fait militaire et autoritaire ; les villes se dépeuplent et s'entourent de murailles, les techniques se renouvellent... De nouvelles religions séduisent les âmes en peine, parmi lesquelles le christianisme.
Celui-ci va s'épanouir en premier lieu en Orient et à la périphérie de l'empire, en Arménie comme à la pointe de l'Afrique, dans le royaume d'Aksoum (ou Axoum), dont l'Éthiopie actuelle est l'héritière. Ce royaume tire sa prospérité du commerce entre l'Afrique et le monde méditerranéen. Polythéiste comme le Yémen d'en face, il est aussi, comme lui, sensible à l'enseignement transmis par la diaspora juive. Il est aussi de plus en plus influencé par le christianisme venu d'Égypte.
Au milieu du IVe siècle, le souverain d'Aksoum se convertit au christianisme et ses descendants lui resteront fidèles jusqu'à nos jours. Son vis-à-vis et rival yéménite se convertit quant à lui au judaïsme. Ainsi la Corne de l'Afrique se lie-t-elle au monde méditerranéen. Mais ces liens vont être rompus par l'expansion musulmane et aujourd'hui, l'Éthiopie fait encore figure d'isolat chrétien au milieu de l'oumma (équivalent musulman de la chrétienté).
Voir la carte animée de Vincent Boqueho : Le royaume d'Aksoum (300-640) :
Le royaume d'Aksoum (300-640)

Changement de ton (Ve-VIe siècles)

En Occident même, l'Antiquité tardive prend fin au Ve siècle tandis que déboulent les Germains par vagues successives et que le christianisme triomphe dans les cœurs. L'archéologie témoigne d'après l'historien Bryan Ward-Perkins d'« un déclin saisissant du niveau de vie en Occident tout au long des Ve, VIe et VIIe siècles », l'époque des Huns et des Francs. «  Tout le monde en fut frappé : des paysans aux rois ».
Un nouvel ordre émerge avec la constitution de royaumes barbares, lesquels ne se perçoivent pas comme des entités nouvelles mais comme des relais de l'empereur qui règne à Constantinople.
La situation se stabilise avec un jeune chef franc du nom de Clovis (de son nom dérive le prénom Louis qui sera celui de 19 rois de France).
Par des alliances judicieuses et par la guerre, il élimine ou repousse ses rivaux alamans, wisigoths, burgondes, ostrogoths...
Il soumet enfin toute la Gaule des Pyrénées au Rhin et au-delà. Il obtient le soutien du clergé gallo-romain grâce à sa conversion au catholicisme, ce qui permettra à sa descendance de dominer l’Occident romain pendant trois siècles.
L'Italie devient quant à elle un champ de bataille pour les intrus en tous genres : Lombards, Ostrogoths, Byzantins.
Au milieu des tempêtes, le prestige de la Ville éternelle se reporte sur celui qui est devenu son chef élu, l'évêque de Rome. Héritier de l'apôtre Pierre, martyrisé sur la colline du Vatican, il va s'affirmer dans les siècles suivants comme le chef de la chrétienté occidentale, le pape
Voir la carte animée de Vincent Boqueho : Les royaumes germaniques (476-561) :
Les premiers royaumes germaniques (476-561)
L'empire romain d’Orient est, lui, relativement épargné par les Germains. Il n'en est pas moins soumis à de violentes pressions de la part des Bulgares au nord et surtout des Perses avec lesquels il va engager une lutte à mort. À l'intérieur, les crises sociales se traduisent par des émeutes urbaines et des jacqueries récurrentes.
Riche d'importantes ressources fiscales, l'empire se transforme en un État bureaucratique. À Constantinople, l’empereur prend rang de chef religieux et omnipotent. Il est vénéré de son vivant à la manière des rois orientaux.
Justinien (mosaïque de l'église San Vitale, Ravenne)Le principal empereur d’Orient est Justinien. Son règne, de 527 à sa mort en 565, doit beaucoup aux qualités personnelles de son épouse Théodora, fille d’un simple dompteur d’ours et prostituée repentie.
Justinien fait construire la basilique Sainte-Sophie, dédiée à la Sagesse (Sophia en grec). Il entame la compilation du droit romain. Cet ouvrage juridique du nom de Digeste inspirera les légistes européens et notamment les rédacteurs du Code Civil. Nous lui devons une partie de nos lois.
Mais l'empereur rêve aussi de reconstituer l'ancien empire. Sitôt après la mort du chef ostrogoth Théodoric, maître de l'Italie, il entreprend de reconquérir celle-ci. Il tente aussi de soumettre l'Afrique et même l'Andalousie. Il y épuisera les forces de l'empire. Pour ne rien arranger, la peste va faire une irruption fracassante dans la Méditerranée orientale et causer des dommages humains irréversibles à l'empire.
Voir la carte animée de Vincent Boqueho : L’apogée de l’empire byzantin (476-565) :
L’apogée de l’empire byzantin (476-565)
Après la mort de Justinien, l’empire d’Orient est soumis à de vives attaques de la part de nouveaux-venus au nord, Slaves et Bulgares, ainsi que des Perses, ses ennemis traditionnels.
Un général victorieux du nom d’Héraclius revêt la pourpre, symbole de l’autorité impériale. Il transforme l’empire romain d’Orient en empire byzantin (du nom de Byzance, nom grec de Constantinople). Héraclius s’épuise à repousser les Bulgares et les Perses et doit s’accommoder de la conquête de la Syrie et de l’Égypte par des intrus nouveaux-venus que personne n’attendait  : des cavaliers arabes guidés par une nouvelle religion, l’islam.
Une nouvelle ère s’ouvre dans l’Ancien Monde, marquée par la lutte entre l’islam et la chrétienté...
Voir la carte animée de Vincent Boqueho : L’effondrement de Byzance (565-641) :
L’effondrement de l’empire byzantin (565-641)
Rivale séculaire de Rome et Byzance, la Perse a connu une belle embellie au IIIe siècle avec l'avènement des Sassanides. Mais de façon similaire à Byzance, elle entre au Ve siècle dans des crises croissantes qui vont mener à son effondrement.
À ses frontières orientales, elle subit les attaques récurrentes des Huns Blancs, les Hephtalites (dans le même temps, d'autres Huns poussent devant eux des tribus germaniques, les forçant à franchir le Rhin et envahir Rome).
L'empereur Khosro 1er (ou Chosroès 1er), contemporain de Justinien, rétablit pour un temps la grandeur de la Perse. Il apaise les tensions religieuses, notamment entre mazdéens et chrétiens. Nouant une alliance de circonstance avec des Turcs venus des monts Altaï, il défait les Huns Hephtalites en 563 (cette affaire lointaine marque l'entrée des Turcs dans l'Histoire occidentale).
Par ailleurs, Khoro 1er assène des coups sévères à Byzance et étend son autorité sur les deux rives du golfe Persique. Il conquiert même le royaume yéménite d'Himyar. 
Ses successeurs poursuivent les offensives contre Byzance et prennent celle-ci en tenaille par une alliance avec les Avars. Mais de son côté, Byzance noue une alliance de revers avec les Khazars !
Sous les règnes d'Héraclius et Khosro II, les deux adversaires vont s'écharper jusqu'à l'irruption des Arabes qui vont soumettre l'Orient byzantin par la bataille du Yarmouk en 636 et abattre la Perse sassanide par la bataille de Néhavend en 642.
Sur leur lancée, un siècle plus tard, les Arabes vont battre une armée chinoise en Asie centrale à la bataille du Talas en 751... mais n'iront pas plus loin. Quelques années plus tôt, en 732, d'autres musulmans avaient affronté les Francs à Poitiers.
Voir la carte animée de Vincent Boqueho : La chute de l’empire sassanide (476-651) :
La chute de l’empire sassanide (476-651)
Pendant ce temps, la Chine revit
Si lointain et parfois si proche, l'empire chinois a connu sous l'Antiquité classique un destin curieusement symétrique de celui de l'empire romain. L'un et l'autre se sont formés au IIIe siècle avant notre ère. Ils ont connu un demi-millénaire de prospérité avant de s'effondrer et de se diviser au IIIe siècle, sous les coups portés par les Barbares et les divisions internes...
Au IVe siècle, l'empire Han survit plutôt bien au sud de la Chine cependant que le bassin du Fleuve Jaune, au nord, est soumis à des dynasties barbares. En 577, dans le royaume Zhou, un général s'empare du pouvoir et fonde la dynastie Sui. Quelques années plus tard, en 589, il réunifie la Chine. Mais sa dynastie ne profitera pas longtemps de son succès. Elle est à son tour renversée par un général ambitieux qui devient empereur sous le nom de Taizong en 626. Sa dynastie, les Tang, va perdurer pendant trois siècles et offrir à la Chine une assez longue stabilité, au moins jusqu'à la rébellion d'An Lushan, au milieu du VIIIe siècle.
Voir la carte animée de Vincent Boqueho : La réunification de la Chine (439-618) :
La réunification de la Chine (439-618)

Enjeux démographiquesL'exception africaine

L'Afrique subsaharienne se démarque du reste du monde par la persistance d'une fécondité très élevée (4 à 7 enfants par femme en moyenne, contre 1 à 2 dans le monde développé et 2 à 3 dans la plupart des autres pays).
De cent millions en 1930 à deux milliards en 2050, sa population aura été de la sorte multipliée par vingt en 120 ans. C'est du jamais vu dans l'Histoire de l'humanité, avec des conséquences explosives pour l'Afrique comme pour son environnement immédiat : le bassin méditerranéen et l'Europe occidentale.
Le Nigéria symbolise la problématique africaine. D'une superficie de 900 000 km2, ce pays est écartelé entre un Nord musulman et pauvre, voué à la charia et à l'islamisme, et un Sud, chrétien ou animiste, riche de son pétrole. Il représente un cinquième de l'Afrique subsaharienne avec 180 millions d'habitants sur 900 (2014).
Sa fécondité moyenne a tout juste baissé de 6,5 à 5,6 enfants par femme entre 1970 et 2014. Avec plus de naissances annuelles que toute l'Europe (7 millions par an), il comptera 400 millions d'habitants en 2050, soit presque autant que l'Union européenne sur une superficie égale à celle de la France et l’Espagne réunies. Il s'ensuivra assurément une crise majeure sur les deux rives de la Méditerranée... si priorité n'est pas rendue au planning familial.
Ces constatations ressortent des tableaux que publie le PRB (Population Reference Bureau, Washington). Vous pouvez télécharger ci-après le document intégral (version anglaise).
 Rapport du PRB sur la population mondiale
Le monde à l'horizon 2050
Soulignons-le avec force ! La population mondiale est d'ores et déjà stabilisée - hors Afrique noire -, avec un indice de fécondité global de 2,1, à peine nécessaire au renouvellement de la population, d'après les projections du PRB (Population Reference Bureau, Washington, 2017).
Hors Afrique noire, la croissance résiduelle est due au reliquat du passé : dans les pays occidentaux et en Extrême-Orient, la population est déjà en train de diminuer ou ne croît plus que par « inertie démographique », du fait de l'arrivée à la maternité de femmes relativement nombreuses nées dans les années 1980 ou 1990, avant l'effondrement de la fécondité ; dans les pays amérindiens, dans le sous-continent indien et dans les pays orientaux, la fécondité est encore légèrement supérieure au seuil de renouvellement de la population mais tend à diminuer.
La croissance de la population mondiale est donc pour l'essentiel due à l'explosion démographique persistante de l'Afrique noire, qui contraste avec l'affaissement du reste de la planète.
pays ou régionpopulation 2017
(millions)
population 2050
(millions)
fécondité
2017
Monde753698462,5
Europe et Russie7457361,6
Amériques100512272,0
Asie449352452,2
dont Chine138713431,8
dont Inde135316762,3
Océanie42632,3
Afrique septentrionale2303813,3
Afrique noire102121935
Mondsauf Afrique noire651576532,1

Des indices de fécondité élevés et plutôt stables

Photo extraite du film Human (Yann Arthus-Bertrand, 2015), DRDans le détail, l'Afrique noire présente un panorama très contrasté avec des écarts de fécondité entre les pays qui vont du simple au double. Au sud du Sahara, un seul pays affiche une fécondité plutôt basse : la République sud-africaine (2,3 enfants par femme en 2014). Les indices de fécondité les moins élevés se situent plutôt en Afrique australe et orientale (Kenya, 3,9 enfants par femme) ; les plus élevés au Nord, dans le Sahel (Niger, 7,6 enfants par femme) et en Afrique centrale (Congo, 6,6 enfants par femme).
Mais on note partout une quasi-stabilité de la fécondité depuis plus de quinze ans, parfois même une hausse comme à Madagascar. Seule l'Éthiopie fait exception (4,1 enfants par femme en 2014 au lieu de 7 en 1999). On peut y voir le signe d'un relatif décollage économique de ce pays.
Triplement en une génération
L'indice de fécondité passe pour un chiffre abstrait. Que les femmes d'un pays aient un enfant en moyenne (Taiwan) ou plus de six (Niger), quelle différence ? Dans le premier cas, la population diminue de moitié à chaque génération, soit tous les trente à quarante ans environ. Dans le second cas, elle triple dans le même temps...
Ainsi, le Niger avait 3,8 millions d'habitants en 1966. Cinquante ans plus tard, il en a 19 (cinq fois plus). Et en 2050, il aura normalement 68 millions d'habitants, soit à peu près autant que la France et l'Allemagne. Dit autrement, chaque Taiwanais peut compter en moyenne sur un petit-enfant ; les Nigériens et plus largement les Africains peuvent en espérer vingt à cinquante.

La « transition démographique » se fait attendre

Dans les années 1990, les démographes s'attendaient à une décroissance rapide de la population africaine. En 2005, ils ont dû se résigner à reconnaître leur erreur et revoir leurs prévisions à la hausse ! Depuis lors, ils guettent les premiers signes de « transition démographique » en Afrique mais n'en voient guère.
Les sondages d'opinion attestent même que les hommes et les femmes du continent noir attendent davantage encore d'enfants, plutôt dix que six !
À cela des raisons culturelles : dans la plupart des sociétés africaines, en l'absence de propriété foncière et de cadastre, un chef de famille ne vaut que par le nombre de ses enfants.
Il espère que, dans le nombre, il s'en trouvera au moins un pour devenir riche (ou émigrer en Europe) et assurer plus tard la subsistance du clan familial. En cas de nécessité, il peut louer ses garçons à des employeurs. Il peut aussi céder ses filles contre une dot.
Le statut social de la femme est également lié à la taille de sa famille. Plus elle a d'enfants, plus elle est assurée d'être respectée et protégée dans ses vieux jours. Ne soyons pas surpris en conséquence qu'un sondage en 2016, au Niger, indique que les femmes aspirent à avoir neuf enfants (deux de plus qu'en réalité) et les hommes onze !
On n'est jamais totalement « libre » du nombre de ses enfants
« Un enfant si je veux, quand je veux » : le vieux slogan féministe des années 1970 demeure une illusion pour la plupart des femmes.
En Afrique comme dans le reste du monde, le nombre d'enfants qu'elles peuvent souhaiter est en effet déterminé bien plus par leur environnement social que par leur libre-arbitre :
- En Europe, les contraintes professionnelles, le standing, les difficultés de logement et le mépris dans lequel sont tenues les nichées importantes dissuadent les jeunes femmes des classes moyennes et populaires d'avoir plus d'un ou deux enfants,
- En Afrique subsaharienne, paradoxalement, la maternité est un défi à la misère et une revanche sur la violence et la mort ; le statut social des hommes se mesure au nombre de leurs enfants (et de leurs femmes) ; l'estime des femmes se mesure à leur fécondité ; au demeurant, quand les besoins sont satisfaits au strict minimum (la ration quotidienne de mil), les enfants n'affectent guère le niveau de vie ; ils peuvent même l'améliorer par leur travail dès l'âge de cinq ou six ans !
Femmes africaines (DR)

La natalité, une arme politique

Quoiqu'il en soit des freins culturels, les campagnes de planning familial des ONG et de l'ONU, lorsqu'elles ont été conduites avec le soutien des gouvernants, ont donné des résultats appréciables.
C'est le cas au Kénya qui avait en 1978 l'indice de fécondité le plus élevé du monde, avec plus de huit enfants par femme. Quand le gouvernement kényan a fait du planning familial une priorité nationale, il est tombé à moins de cinq enfants par femme.
Ces avancées faisaient suite à la conférence internationale de Bucarest, en 1974, qui avait érigé le planning familial en priorité planétaire en dépit d'incantations tiersmondistes selon lesquelles « le développement était le meilleur contraceptif ». Changement de cap à la conférence suivante, à Mexico, en 1984 : l'administration américaine, convertie à l'idéologie néolibérale par le président Reagan, a estimé que le libéralisme économique était la réponse à tous les problèmes. Exit le planning familial (*).
En conséquence de quoi, en ce début du XXIe siècle, le planning familial a disparu des « objectifs du millénaire du développement » des Nations Unies qui se sont convaincues que la croissance économique et la réduction de la pauvreté conduirait naturellement les populations à restreindre leur descendance. 
Au demeurant, nombre de dirigeants africains continuent d'assurer que leur pays est sous-peuplé. Il est vrai que le continent dispose de ressources naturelles immenses, terres fertiles et bien arrosées, sous-sol riche en minerais et hydrocarbures. Mais leur mise en valeur tarde à venir et après quelques années de croissance liées à la demande chinoise en matières premières, le continent africain est retombé en léthargie avec en 2016 un taux de croissance officiel de 1,6%, inférieur à sa croissance démographique (2,8%).
Les dirigeants du continent n'y voient aucun motif de changer. Pour eux, la population est aussi une arme par défaut qui leur permet de se faire entendre de plus en plus fort sur la scène mondiale... Ainsi obtiennent-ils des aides qu'ils détournent ensuite à leur profit personnel. Par crainte du « péril noir », les Occidentaux paient sans compter les gouvernants africains. Ceux-ci, par leurs rapines, enfoncent le continent dans la pauvreté. Voyant cela, les Africains cherchent plus que jamais à s'assurer une nombreuse descendance car ils y voient non sans raison la seule assurance qui vaille pour leurs vieux jours... 
Sauf imprévu, la population mondiale va augmenter de 2,5 milliards en 35 ans pour atteindre environ 9,8 milliards d'hommes en 2050.
L'Afrique subsaharienne devrait en compter plus de deux milliards, alors qu’elle n’est aujourd’hui peuplée que de 950 millions d'habitants. Autrement dit : 40% de la croissance démographique à venir se tiendra dans cette région qui abrite aujourd'hui à peine 14% de l'humanité. D’ici 2050, la population de l'Afrique va donc progresser de 120% et le reste du monde de 20% seulement (6 fois moins rapidement).
Comment l'Afrique noire encaissera-t-elle ce choc alors qu'elle est aujourd'hui incapable de nourrir plus de la moitié de ses habitants avec ses propres ressources ? Comment l'Europe et les pays méditerranéens voisins résisteront-ils aux pressions migratoires venues du sud du Sahara ?
Soit dit sans insister, l'explosion démographique de l'Afrique noire est de loin le principal défi géopolitique des prochaines décennies et il faudra bien autre chose que des propos lénifiants pour le surmonter.

À la recherche d'un nouvel équilibre

Il est aujourd'hui légitime de s'interroger sur les déséquilibres à venir.
Songeons qu'il y a un siècle à peine, au temps de nos grands-parents, le Vieux Continent, pas si vieux que ça, portait le quart de l'humanité et, avec ses antennes du Nouveau Monde (Amériques et Océanie), totalisait 40% de l'humanité. Ses productions et ses innovations en tous genres assuraient au minimum les deux tiers de la richesse mondiale.
Rien d'étonnant donc à ce que l'Europe ait été portée à la démesure et vaincue par son orgueil excessif. Il ne s'agirait pas qu'aujourd'hui, par réaction, elle se laisse entraîner dans une exagération inverse avec le rejet des États-Nations qui ont fait sa grandeur et leur dissolution dans un magma « multiculturel »
Avec bientôt une population à peine supérieure à celle du seul Nigéria, l'Europe doit renoncer à sa prétention à incarner des « valeurs universelles » et se contenter de préserver les intérêts et l'avenir de ses habitants, comme les grands États qui se respectent. Dans cette optique, les dirigeants européens devront tôt ou tard rétablir des frontières et demander à leurs homologues africains une attitude plus responsable en matière de planing familial.

Bibliographie

En matière de démographie, la France dispose de spécialistes de réputation mondiale qui se sont formés dans le sillage du regretté Alfred Sauvy.
Sur l'évolution du nombre des hommes, on peut consulter avec profit l'article de Jean-Noël Biraben, dans Population & Sociétés (Numéro 394, octobre 2003). Ce bulletin mensuel accessible aux non-spécialistes est édité par l'INED (Institut national d'études démographiques, Paris). Il adapte en français, tous les deux ans, le tableau récapitulatif de la population mondiale publié par le PRB (Population Reference Bureau, Washington).
On peut aussi se référer à d'excellents livres de vulgarisation comme celui de Jacques Vallin : La population mondiale (La Découverte, 1986), d'autant plus intéressant qu'à trente ans d'intervalle, on peut apprécier la perspicacité de son auteur.
Nous recommandons enfin le livre de référence de Gérard-François Dumont, qui établit « six lois démographiques », à la conjonction de l'Histoire et de l'anthropologie&bsp;: Démographie politique (Ellipses, mars 2007).
André Larané

Léonard de Vinci (1452 - 1519)Le génie paradoxal


Baptême du Christ (Verrochio et Léonard de Vinci, 1475, Offices, Florence)Fils illégitime d'un notaire de Vinci, village proche de Florence, Léonard se forme à la peinture et aux autres arts dans l'atelier de l'illustre Andrea del Verrochio, aux côtés de Botticelli, Lorenzo di Credi, Pérugin... Il réalise de concert avec le maître un remarquable Baptême du Christ.
Élégant et beau autant que surdoué, le jeune Leonardo da Vinci devient un familier de Laurent le Magnifique, maître tout-puissant de la République de Florence et grand mécène.
Cependant, la vie en Toscane n'est pas aussi douce qu'on pourrait le croire : jugé pour sodomie, Léonard s'exile en 1476 et ne revient qu'en 1478 et même alors, il ne parvient pas à obtenir la réputation qu'il estime, à juste titre, mériter.
Il faut dire que l'homme est ombrageux, avec une fâcheuse tendance à ne pas achever ce qu'il entreprend. De plus, lorsqu'il obtient des commandes de tableaux religieux, leur style déplaît tant qu'elles lui sont en général retirées, comme un Saint Jérôme et une Adoration des Mages pour le couvent de San Donato.
Dépité, Léonard part en 1482 à Milan, où il espère obtenir les bonnes grâces du duc Ludovic le More : il lui adresse pour cela une longue lettre détaillant ses capacités d'architecte et d'ingénieur, en particulier en matière militaire. Seules les supplications de ses amis le convainquent de rajouter qu'il est aussi peintre !
Richard Fremder raconte Léonard
Richard Fremder évoque avec verve et humour le vol de la Joconde, en 1911...
Puis, remontant quatre siècles en arrière, il nous fait découvrir Léonard de Vinci sous un jour des plus inattendus :

Écouter :
Créateur malchanceux
Et, de fait, aussi surprenant que cela nous paraisse aujourd'hui, ce n'est pas comme peintre que Léonard est alors célèbre, mais comme organisateur de fêtes. Là, il déploie tout son génie d'inventeur pour développer des machines et mettre en place des spectacles comme personne n'en avait jamais vu.
À Milan, Léonard de Vinci peint la Vierge aux rochers, le premier de ses chefs-d'oeuvre picturaux. Mais son ambition est autre : il désire plus que tout réaliser le monument équestre que Ludovic veut faire construire pour son père défunt. Après plusieurs années d'humiliation, il est enfin chargé de l'œuvre qui doit assurer sa réputation. Représenter un cheval cabré est un défi technique inouï ; des tonnes de bronze s'accumulent dans la ville, mais voici qu'en 1494, le roi de France Charles VIII entreprend une expédition en Italie. Le métal est alors utilisé pour l'artillerie et le projet équestre ne sera jamais réalisé.
L'alerte passée, Ludovic demande à Léonard de peindre la Cène pour le réfectoire du monastère Santa Maria delle Grazie. L'œuvre obtient enfin un succès général, mais le destin frappe à nouveau : quelques années plus tard, elle commence à se détériorer, victime de l'humidité et des techniques trop innovantes et mal maîtrisée que le peintre a tenu à employer. Les couleurs passent et la peinture se décolle. Décidément, Léonard est maudit.
En 1499, les Français, conduits cette fois par le roi Louis XII, reviennent en Italie et cette fois déposent Ludovic. Le souverain français rencontre Léonard de Vinci, dont la célébrité dépasse d'ores et déjà les frontières de l'Italie, et lui commande un portrait de Sainte Anne, mère de la Vierge, pour honorer son épouse Anne de Bretagne qui vient de lui donner une fille. Le peintre va travailler sur cette oeuvre jusqu'à sa mort, près de vingt ans plus tard, portant à la perfection la technique du sfumato dont il est le maître inégalé...
Faute de ressources, il quitte Milan pour Mantoue et Venise, où il ne reste que quelques mois, sans parvenir à «percer» ; à Florence, grâce à l'entremise de Machiavel, on lui confie la réalisation d'un tableau à la gloire de la ville, La Bataille d'Anghiari, un combat qui a vu en 1440 la victoire de Florence sur Milan. L'affrontement en lui-même n'a rien eu d'extraordinaire, le seul mort est tombé de cheval. Mais Léonard va le transformer en une victoire épique.
Ses cartons fascinent tous les spectateurs, mais les problèmes techniques le dépassent, d'autant que la ville a en même temps embauché Michel-Ange, qui le déteste, pour peindre à l'autre bout de la salle, une Bataille de Cascina : durant plusieurs mois, la cohabitation est houleuse ! Ni l'un ni l'autre n'achèvera en définitive le travail.
Toujours à Florence, un marchand, Francisco del Giocondo, lui commande un portrait de sa troisième femme, Madonna Lisa (ou pour faire court, Mona Lisa). Il ignore qu'il est à l'origine du plus célèbre tableau du monde, la Joconde. Léonard n'abandonne pas son œuvre, bien au contraire. Il refuse de s'en séparer et, jusqu'à sa mort, ne cesse de la retoucher. Tant pis pour le mari.
Au musée du Louvre, dont elle est aujourd'hui la vedette avec son sourire indéfinissable de jeune mère épanouie, la Joconde semble suivre ses innombrables admirateurs de son regard. Oublié, le vol dont elle a été victime en 1911...
Après un séjour à Rome, Léonard se rend finalement en France en 1516, à la demande pressante de François 1er, le vainqueur de Marignan, qui a pour lui le plus grand respect et lui donne le manoir royal du Cloux, ou Clos-Lucé, près d'Amboise.
Handicapé de la main droite, le vieil homme ne peut plus guère peindre. Mais il organise quelques belles fêtes pour son protecteur, ébauche le plan du futur château de Chambord, jette les plans d'une nouvelle capitale royale à... Romorantin, au coeur de la Sologne, et meurt trois ans plus tard, non sans avoir réglé ses obsèques dans le plus grand détail.
La légende veut que le jeune roi de France ait recueilli son dernier soupir : «aucun homme ne vint au monde qui en sût autant que Léonard», dit le roi en manière d'épitaphe.
Génie pictural
Nonobstant les aléas de sa longue vie, Léonard de Vinci n'en demeure pas moins un peintre de génie. Inventeur touche-à-tout, il occupe une place de premier plan dans la peinture en raison de sa maîtrise du fondu. Il est l'inventeur du sfumato, un procédé pictural qui adoucit les contours des ombres et les fond dans la lumière ambiante.
Sa manière révolutionnaire d'estomper les formes et de créer l'indécision des ombres et de la lumière va influencer les grands peintres du clair-obscur, au premier rang desquels Rembrandt, un siècle plus tard.
Portrait de Cecilia Gallerani, Dame à l'Hermine  (Léonard de Vinci, huile sur bois, 1489, Musée de Cracovie)
La vie de Léonard : un échec ?
Par son génie, Léonard symbolise la Renaissance italienne. Pourtant, il est aussi une figure tout à fait exceptionnelle et à part. Il n'a pas reçu de formation poussée, ne lit ni le grec ni le latin et connaît mal les œuvres antiques. Il n'est jamais parvenu à s'établir comme ses contemporains Botticelli et Michel-Ange ou son cadet Raphaël, qui ne l'en admire pas moins. Les tableaux qui lui sont attribués avec certitude se comptent au nombre d'une vingtaine au maximum (quatre d'entre eux sont au Louvre : La Vierge aux RochersSaint Jean-BaptisteSainte AnneLa Joconde).
Il a projeté de rédiger 120 traités sur les sujets les plus divers, sans jamais en écrire un seul. Les inventions techniques qu'on lui attribue, comme le parachute par exemple, posent également de nombreux problèmes : elles sont dessinées sur les milliers de pages de carnets que Léonard a noircis tout au long de sa vie, mais on ne sait pas s'il s'agit réellement d'inventions ou s'il se contente de noter les idées d'autres. Ses carnets de notes reflètent avant tout son insatiable curiosité et son ouverture aux idées et aux techniques de son temps.
Sa personnalité est aussi troublante que son génie. Prodigue avec ses amis, il tient la comptabilité de ses dépenses avec la précision d'un usurier.
En mourant, il lègue ses biens à son légataire universel Andrea Salai, son principal élève et sans doute aussi son amant. Il a posé pour Saint Jean-Baptiste et a sans doute peint la copie de la Joconde qui est au Prado, à Madrid. Réalisée en même temps que l'autre, elle servait vraisemblablement de prototype ou de modèle expérimental au maître.
Qui plus est, on ne sait guère à quoi ressemblait Léonard. Le seul autoportrait qu'on connaisse de lui, qui le représente en vieillard, serait selon certains spécialistes un faux du XIXe siècle (voir ci-dessous). En somme, il reste et restera toujours un mystère.
Bibliographie
Pour aller plus loin, nous recommandons la passionnante biographie du spécialiste italien Carlo Vecce : Léonard de Vinci(Flammarion, 2001). Elle met l'accent sur la vie personnelle tourmentée du génie.
La pensée scientifique de Léonard a fait l'objet d'une étude très fouillée par Fritjof Capra (Léonard de Vinci, homme de sciences, Actes Sud).
Nous vous suggérons aussi Léonard de Vinci (Folio) de Sophie Chauveau, qui se lit comme un roman, et pour cause : l'auteur est aussi romancière (citons du même auteur, pour rester dans l'histoire de l'art, La Passion Lippi ou Le Rêve Botticell, tous deux disponibles en Folio).
Dans le genre romanesque, on peut lire aussi Au temps où la Joconde parlait (J'ai Lu, 1993). L'auteur, Jean Diwo, décrit avec brio la Renaissance italienne et la concurrence de Léonard et Michel-Ange.
Yves Chenal

1944-1974 L'embellie

Sans attendre la capitulation allemande, le gouvernement provisoire du général  Charles de Gaulle  relève la République. Les principaux col...