vendredi 23 mars 2018

Saint-Denis Le berceau de l'art gothique

La basilique Saint-Denis, à dix kilomètres environ au nord de Paris, n'est pas seulement la nécropole des rois de France. Elle est aussi à juste titre considérée comme le berceau de l'« art français », plus tard appelé art gothique.
Son chœur a été consacré par l'abbé Suger le 11 juin 1144 en présence du roi Louis VII, de sa femme Aliénor d'Aquitaine et de toutes les sommités du royaume, y compris vingt-quatre évêques et archevêques. De retour dans leur diocèse, ceux-ci n'ont eu d'autre ambition que de reconstruire leur cathédrale dans le même style.
Après la tourmente révolutionnaire, l'église abbatiale a été redécouverte par les romantiques. Aujourd'hui cathédrale du diocèse de Seine-Saint-Denis, elle fait la fierté de la ville de Saint-Denis malgré une façade mutilée par le démontage de sa tour nord, au XIXe siècle. Depuis plusieurs décennies, les municipalités successives bataillent pour restituer à la façade son harmonie d'antan. 
André Larané
Un défi à la mesure de Suger
Jacques Moulin, architecte en chef des Monuments historiques, nous fait visiter la basilique, y compris ses parties les plus anciennes et les plus secrètes. Il évoque le projet de restituer la tour nord et sa flèche, démontées au milieu du XIXe siècle.
Cette restitution, qui sera exclusivement financée par les visiteurs, est soutenue par la mairie de Saint-Denis et une convention en bonne et due forme a été conclue avec la ministre de la Culture Françoise Nyssen le 17 mars 2018... 

Saint-Denis, coeur battant du royaume

Saint-Denis tire son prestige de ce qu'est mort à cet endroit, selon la chronique, saint Denis, premier évêque de Paris. Sainte Geneviève y fait ériger une église vers 475. Attirés par la sainteté du lieu, des pèlerins affluent et des moines commencent à s'installer. 
Le roi Dagobert, lointain descendant de Clovis, fonde l'abbaye vers 625. Elle va devenir un lieu de pèlerinage prospère et aussi le centre administratif du royaume des Francs (Regnum Francorum).
Le déambulatoire de la basilique de Saint-Denis, autour du choeur (DR)Au siècle suivant, le 27 juillet 754, Pépin le Bref et ses deux fils, Carloman et Charles, y sont sacrés rois des Francs par le pape Étienne II. Le 24 février 775, une nouvelle abbatiale (*), dans un style pré-roman, est consacrée par l'abbé Furald, en présence du roi Charles, futur empereur Charlemagne.
Après l'époque carolingienne, qui a déporté le coeur du royaume vers Aix-la-Chapelle, l'installation des rois capétiens à Paris rend à l'abbaye de Saint-Denis un rôle prépondérant. Ses abbés comptent parmi les principaux seigneurs du royaume. Plusieurs d'entre eux, à commencer par Suger, vont exercer du fait de leur instruction et de leur charisme la fonction de conseiller auprès des souverains.
Forts de leur proximité d'avec les rois, les moines de Saint-Denis deviennent dès le XIIIe siècle les historiens officiels de la monarchie. Il leur appartient de mettre à jour les superbes Grandes Chroniques de France (il nous reste 900 exemplaires de ces manuscrits enluminés). C'est aussi au XIIIe siècle que l'abbaye devient le lieu d'inhumation officiel des rois de France.
Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, l'abbaye a enfin l'insigne honneur de conserver les « regalia », autrement dit les objets symboliques employés au sacre des nouveaux souverains : la couronne, l'épée, le sceptre, l'anneau et la main de Justice.
Au début du XVIIIe siècle, les bâtiments monastiques d'origine médiévale sont reconstruits dans une facture classique par les architectes Robert de Cotte et Jacques Gabriel. L'abbaye est nationalisée en 1790, au début de la Révolution, et la basilique brièvement convertie en Temple de la Raison puis en hospice, échappant de justesse à la destruction ! En 1809 enfin, les bâtiments monastiques sont transformés par Napoléon 1er en maison d'éducation des jeune filles de la Légion d'Honneur.
La façade de la basilique de Saint-Denis en 1844, avant le démontage de la tour nordL'empereur ordonne la restauration de la basilique dont il souhaite faire le lieu d'inhumation de sa famille. La restauration débute en 1813 sous la direction de l'architecte François Debret, frère du peintre et coloriste Jean-Baptiste Debret. En 1846, il doit céder la place à Eugène Viollet-le-Duc. La même année, la tour nord, qui culminait à 86 mètres, est déstabilisée et fissurée par une tempête. L'architecte la démonte précautionneusement. Il projette dans un premier temps de la restituer avant d'y renoncer. 
La basilique a accédé au statut de cathédrale lorsque fut créé le département de la Seine-Saint-Denis en 1968. Tandis que le préfet s'installait à Bobigny, ville administrative érigée en chef-lieu, l'évêque choisissait Saint-Denis, ville au passé religieux autrement plus prestigieux.
Après la restauration de sa façade en 2012-2014, la basilique est encore dans l'attente d'importants travaux de restauration (vitraux, chapelles...).
La municipalité veut croire que la restitution de sa tour nord pourrait lui valoir un supplément de fréquentation et de recettes, avec un chantier ouvert au public et autofinancé, comme ceux de Guédelon et L'Hermione.   
Denis, saint patron des révolutionnaires !
Parmis ses reliques, l'abbaye a longtemps conservé la bannière de saint Denis, rouge du sang du martyr. Il s'agissait en fait, à l'origine, de l'oriflamme des comtes de Vexin.
En 1124, confronté à une attaque de l'empereur allemand, le roi Louis VI l'a arborée à la tête de son armée. Depuis lors, les rois capétiens ont pris l'habitude de l'arborer dans les grands moments de péril. Cette tradition a été reprise huit siècles plus tard par les révolutionnaires parisiens, insurgés contre le roi. C'est comme cela que le drapeau rouge est devenu dans le monde entier le symbole des luttes révolutionnaires et ouvrières !

Suger et le triomphe de l'art gothique

Fils de paysans non libres, Suger s'est hissé par ses seuls talents jusqu'au sommet de l'Église et de l'État. Conseiller des rois Louis VI le Gros et Louis VII le Jeune, il devient aussi vers 40 ans, en 1122, abbé de Saint-Denis.
Entrepreneur hors pair, il décide en 1130 de reconstruire son église abbatiale avec magnificence. Il a le sentiment d'oeuvrer ainsi pour la gloire de l'Église et du royaume. Ses conceptions sont à l'opposé de son contemporain et rival, l'austère Bernard de Clairvaux, qui plaide pour le dépouillement des lieux de culte.
Dans un premier temps, pour la façade et la crypte de l'église, l'abbé adopte le style de l'époque, non sans introduire sur la façade une superbe rosace, la première du genre.
Ce style, baptisé au XIXe siècle roman ou romain, c'est-à-dire d'inspiration latine, s'est épanoui après l'An Mil en Occident à l'occasion du renouveau de l'Église. Il se caractérise par des voûtes en berceau soutenues par de solides parois en pierre.
Vers 1130, à Sens, à l'occasion de la reconstruction de la cathédrale Saint-Étienne, un nouveau style apparaît subrepticement, plus léger, plus élancé, plus lumineux, avec premières voûtes en ogives, supports en filigrane et larges fenêtres.
La Normandie des Plantagenêt connaît des innovations similaires, par exemple dans l'ancienne abbatiale Saint-Étienne de Caen.
L'abbé Suger, séduit, décide de s'inspirer de ces différentes innovations pour l'achèvement de sa chère basilique.
Avec la consécration du chœur, achevé en quatre ans seulement, les contemporains ont conscience d'assister à la naissance d'un nouveau style architectural, proprement révolutionnaire par sa hardiesse et son caractère résolument novateur.
De cette architecture, Saint-Denis a conservé le déambulatoire et ses chapelles rayonnantes, avec voûtes en ogives, colonnades minces et parois percées de larges vitraux. La nef proprement dite sera réalisée plus tard dans un style gothique plus mûr, proche de celui de Notre-Dame de Paris.
La nef de la basilique de Saint-Denis (DR)
Art gothique ? Disons plutôt art français !
Le style architectural qui caractérise le choeur de Saint-Denis est d'abord baptisé « ogival » par référence à l'ogive ou à l'arc brisé, ou encore « art français » car il est né au XIIe siècle dans le Bassin parisien, à Sens, Saint-Denis, Laon, Noyon, Paris.
Comme tout l'art médiéval, il sera sous la Renaissance baptisé par dérision « art gothique » (c'est-à-dire « à peine digne des Goths »). Au XIXe siècle seulement, on en viendra à distinguer l'art gothique de l'art roman qui l'a précédé.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

1944-1974 L'embellie

Sans attendre la capitulation allemande, le gouvernement provisoire du général  Charles de Gaulle  relève la République. Les principaux col...