lundi 5 mars 2018

Les écrivains en politique au XIXe siècle De la Commune à l'affaire Dreyfus suite

Quant à George Sand, la pasionaria républicaine et socialiste de 1848, elle vire casaque. Elle qualifie les Communards de « parti d’exaltés » et juge que « la démocratie n’est ni plus haut ni plus bas après cette crise de vomissements (…) Ce sont les saturnales de la folie. »
George Sand par Félix Nadar, vers 1860, Paris, musée d'Orsay.Mais elle exonère le peuple de toute responsabilité dans cette insurrection comme si elle voulait montrer qu’elle reste fidèle à ses principes, en mettant en cause seulement les meneurs : « Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n’appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle. » (Le Temps, 3 octobre 1871).
Sand estime que la France n’est pas mûre pour un régime socialiste ; toute insurrection populaire est donc contre-productive en braquant encore un peu plus la petite bourgeoisie contre une république progressiste. Elle pense qu’il convient inlassablement d’éduquer le peuple. 
À 67 ans, l’égérie exaltée du gouvernement provisoire de 1848, s’est muée en patiente réformiste, résignée à soutenir la république conservatrice de Thiers, au risque de donner l’impression de changer de camp.
Edmond de Goncourt dans son cabinet de travail d'Auteuil, pastel de Guiseppe De Nittis, 1881.
La Commune, « une mort de la France »
Figure incontournable de la vie littéraire et mondaine de son temps, Edmond de Goncourt (1822-1896), lui aussi, condamne la Commune pendant les semaines d’affrontements. Car avec elle, écrit-il « la révolution est maîtresse de Paris. (…) Versailles n’a pas l’air de vouloir venir à notre secours (…) C’est triste, je crois impossible que le gouvernement du comité se maintienne, mais j’ai peur que cela dure quelque temps, et ce sera assez pour amener l’occupation prussienne et fournir un prétexte à toutes les horreurs et à toutes les exactions ; s’il se maintenait, pour moi, ça amènerait une séparation de la Province avec Paris, une mort de la France, et nous, nous serions condamnés à voir des scènes de l’Apocalypse. »
La manière forte de Thiers n’a pu que rassurer Goncourt… Comme elle a soulagé Alphonse Daudet : « Sauvé, sauvé ! Paris était au pouvoir des nègres ! »
De son côté, Émile Zola (1840-1902), est à l’aube de sa carrière d’immense romancier qui marquera le XIXe siècle comme Balzac et Hugo.
Émile Zola, les Rougon-Macquart sous le bras, rend hommage à son modèle Balzac et celui-ci répond au salut de son digne héritier, André Gill, Les Hommes d'aujourd'hui n°4, septembre 1878. Il entame sa saga des Rougon-Macquartmais il a déjà acquis une certaine renommée en tant que journaliste pour avoir défendu les Impressionnistes et pour être catalogué par le pouvoir politique comme étant proche des milieux socialistes et ouvriers. Il ne soutient pas pour autant les Communards.
Sa position s’avère assez ambiguë. Il relate quotidiennement la « Semaine sanglante » en se déplaçant dans Paris meurtri par la férocité des combats. Certes, il compatit devant « le lugubre charnier » qu’est devenu la capitale, mais il condamne aussi le désordre engendré par la Commune qu’il ne prend pas au sérieux : « Maintenant la farce est finie. Les bouffons vont être arrêtés : Rochefort est déjà sous les verrous, et nous espérons que les autres ne tarderont pas à l’y rejoindre. »
De la « Terreur rouge » à la « Terreur blanche »
Zola en arrive à justifier la répression versaillaise : « Le bain de sang que [le peuple de Paris] vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur. » Mais les prolongements de la victoire de Thiers l’épouvantent également : «  Voilà l'odieux. On s'est tué entre frères et nous allons couronner ceux qui ont massacré le plus de leurs concitoyens ! Absurde ! Dans huit jours, au lieu de la Terreur rouge, nous aurons la Terreur blanche... La victoire de Versailles m'effraie ; on se croirait à mille lieues de Paris, et l'on y parle de notre pauvre grande cité comme d'un repaire de bandits... ».
Par la suite, Zola demandera des mesures de grâce pour les Communards.
La Lune Rousse du 22 septembre 1878 : là-bas, dans l'île, André Gill, © Maisons de Victor Hugo / Roger-Viollet, DR.

Hugo expulsé de Belgique

Et Hugo, toujours prompt à se mêler de politique, où est-il durant la Commune ? Après son retour d’exil, il a été député de Paris le 8 février 1871, il préside les réunions du groupe de la gauche radicale de l’Assemblée nationale repliée à Bordeaux.
Souvenir du siège de Paris, dessin de Victor Hugo, archives Larbor, DR.Mais le 8 mars, il démissionne de ses fonctions de député lors d’une séance houleuse à l’Assemblée nationale durant laquelle la droite l’empêche de prendre la défense de Garibaldi dont l’élection comme parlementaire français a été invalidée au motif qu’il n’est pas Français.
Quelques jours après ce coup d’éclat, Hugo est frappé par un terrible drame : la mort subite de son fils, Charles. Mais ce deuil ne le détourne pas de ses combats politiques. Pendant la Commune, il est à Bruxelles afin de régler des affaires familiales à la suite du décès de son fils. Il n’en dénonce pas moins « la guerre civile » ainsi que les « représailles » des deux camps.
Lorsque les autorités belges refusent d’accorder l’asile politique aux Communards, l’ancien proscrit Hugo s’insurge et demande que ce droit leur soit octroyé. Mieux, alors que la Semaine sanglante se termine à Paris avec son lot de massacres, il brave le gouvernement belge dans une lettre publiée le 28 mai 1871 par L’Indépendance belge : « Cet asile, que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l’offre. Où ? En Belgique. Je fais à la Belgique cet honneur. J’offre l’asile à Bruxelles. J’offre l’asile place des Barricades, n°4. » C’est-à-dire au domicile qu’il occupe à Bruxelles.
« La maison que j'habite au coin du pont », dessin de Victor Hugo, Vianden, 1871., musée littéraire Victor Hugo, Vianden, Grand-Duché de Luxembourg.
Hugo persona non grata en Belgique
La réaction du gouvernement belge est immédiate. Le lendemain, le ministre de la Justice adresse au Roi Léopold II un rapport dans lequel il exhorte le souverain d’expulser Hugo, ce donneur de leçon complice des « Rouges » de Paris :
« Sire, Dans une lettre que publie L'Indépendance belge le 28 de ce mois, M. Victor Hugo cherche à justifier les crimes horribles commis par les révolutionnaires de Paris et à en rejeter la responsabilité sur l'autorité régulière. Il invite les membres de la Commune à se rendre en Belgique et s'offre à les recevoir chez lui et il jette un défi audacieux aux lois et au gouvernement de notre pays. Enfin, il fait un appel à nos concitoyens contre le gouvernement. La conduite de M. Victor Hugo est de nature à compromettre la tranquillité publique et, d'accord avec le Conseil des Ministres, j'ai l'honneur de soumettre à la sanction de Votre Majesté un projet d'arrêté par lequel il est enjoint à cet étranger, aux termes de l'article 1er de la loi du 7 juillet 1865, de quitter immédiatement le royaume. »
Il faut dire que dans la nuit du 27 au 28 mai, la maison de Victor Hugo a été assaillie par une bande de Bruxellois en colère aux cris de « À mort Victor Hugo ! À bas le brigand ! »
Victor Hugo prononçant son discours à l'occasion du centaire de Voltaire, Théâtre de la Gaîté le 30 mai 1878, Le Monde Illustré, M. Vierge, dessinateur, 8 juin 1878, BnF, Paris.Le 30 mai, Hugo est expulsé du territoire. Le lendemain il émigre avec sa famille au Luxembourg. Mais l’amnistie des Communards deviendra le dernier grand combat de sa vie politique en France. Élu sénateur, il y consacrera de nombreux discours avant qu’une loi d’amnistie sans restriction soit enfin votée le 11 juillet 1880.
La dimension de lutte des classes revêtue par la Commune explique que les écrivains qui partagent les préjugés méprisants de la bourgeoisie envers le peuple, se soient rangés immédiatement du côté de l’ordre versaillais. Ils sont mus par la peur sociale et l’effroi d’une éventuelle prise du pouvoir par la plèbe au-dessus de laquelle ils se situent.
En ce sens, ils ont réagi comme certains de leurs prédécesseurs lors des journées de juin 1848 qui constituaient une révolte de désespérance sociale succédant à l’illusion lyrique de la révolution de février. Les écrivains avaient alors nettement infléchi à droite leurs prises de position avant de soutenir en grande partie la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à l’élection présidentielle, symbole rassurant d’un retour rassurant à l’ordre.
La Commune n’a pas seulement donné l’occasion aux écrivains de prendre position politiquement, elle a provoqué de très violents affrontements entre eux par le truchement d’articles de presse.
Caricature de Jules Vallès par André Gill, Les Hommes d'aujourd'hui, n°119, 1878.
Les écrivains s’entre-déchirent
La cible principale de ces attaques : Vallès. « Un bâtard de Marat », selon Paul de Saint-Victor.
« On devine le rire amer, les yeux pleins de bile de l’homme qui a eu une enfance malheureuse et qui en veut à l’humanité parce que, tout petit, il a porté des habits ridicules, taillés dans les redingotes de son père », cingle Alphonse Daudet.
« Risum teneatis ! Jules Vallès est ministre de l’Instruction publique. La bohème des brasseries occupe le fauteuil de Villemain », se moque Edmond de Goncourt.
Après avoir écrit L’année terrible, Hugo n’échappe pas à la vindicte de Barbey d’Aurevilly : « Il s’appelle M. Victor Hugo. Jusqu’ici on le croyait français. Démocrate, c’est vrai, avec la haine inconséquente, folle et le plus souvent bête de la démocratie pour tout ce qui a fait, dans le passé, la gloire de la France (…) On le croyait – et il ne l’est plus (…) Le livre de M. Victor Hugo n’est qu’une élégie enflammée, violente, hypocrite et comminatoire sur les malheurs et les punitions de la Commune. De ses crimes, rien ! ».
La férocité des attaques entre écrivains annonce les déchaînements de l’affaire Dreyfus.
La Vérité, Finira-t-on par la faire sortir... ? Caricature dreyfusarde, Édouard Guillaumin Pépin, Le Grelot, 27e année, n° 1393, 19 décembre 1897.

L’Affaire Dreyfus : les intellectuels sur le pied de guerre

L’affaire Dreyfus, par son retentissement énorme, est considérée comme la pierre fondatrice de l’engagement des intellectuels à l’époque moderne. Elle a pour toile de fond un antiparlementarisme provoqué par des scandales politico-financiers, et un antisémitisme qui traverse la société française.
Les injustes condamnation et déportation du capitaine Alfred Dreyfus pour espionnage le 22 décembre 1894 prennent une nouvelle dimension lorsque l’impossibilité de la révision du procès révolte ses partisans. Des protestations individuelles provenant de la famille et des amis, on passe alors à une lame de fond mobilisant les « intellectuels »qui font irruption de manière massive dans la vie publique, conscients qu’il est de leur devoir de prendre parti.
- Le coup d’éclat de Zola
La publication par Émile Zola d'une lettre ouverte au président de la République Félix Faure, dans L'Aurore du 13 janvier 1898 sous le titre « J'accuse », met le feu aux poudres.
Portrait d'Émile Zola sur le plat supérieur de L'Assommoir, Jean-François Raffaëlli, XIXe siècle, BnF, Paris.L'écrivain y attaque violemment l'état-major de l'armée coupable, selon lui, d'avoir condamné Dreyfus sans preuve, et de persister dans son obstination alors que des soupçons pèsent sur le commandant Esterhazy qui s’avérera être le véritable auteur du bordereau qui a fait condamner l’infortuné capitaine.
Par la puissance de ces attaques frontales, Zola sait qu’il prend le risque d’être traîné en justice. Mais il n’en a cure. Son article provoque un véritable séisme dans le pays tant l'affaire Dreyfus est clivante au sein même de chaque famille politique, bien que les dreyfusards se recrutent essentiellement à gauche. L'opinion se divise, la presse se divise. Et les intellectuels aussi.
Émile Zola à la Cour d'assises,1898, lithographie, BnF, Paris.Car contrairement au XVIIIe siècle durant lequel quelques philosophes s’étaient mêlés de politique, encore plus largement qu’en 1848 ou lors de la Commune, l’affaire Dreyfus sensibilise l'ensemble de l'élite du pays qui émerge alors sous la forme d'une communauté s’estimant en droit de peser sur la vie de la Cité.
Certes, les hommes de lettres constituent les figures de proue de cette bataille des clercs. Émile Zola, Anatole FranceCharles PéguyMarcel Proust, Lucien Herr, ou de manière moins ferme André Gide, animent entre autres le camp des dreyfusards aux côtés de Clemenceau et de Jaurès, acquis tardivement à la cause du capitaine Dreyfus.
Surtout, ils drainent derrière eux une grande quantité d’universitaires, d’enseignants, de scientifiques, d’étudiants, d’artistes, qui réclament également la révision du procès. L'Aurore publie pendant plusieurs jours des listes de ces « protestataires » qui ne cessent de s’allonger. C’est l’irruption de la pratique de la pétition qui aura un brillant avenir dans les joutes intellectuelles du XXe siècle.
Promotion 1883 des élèves de l'ENS avec plusieurs futurs dreyfusards aux côtés de Lucien Herr, futur bibliothécaire de l'École (debout à gauche). Centre d'histoire de Sciences Po, Archives d'histoire contemporaine, fonds Lucien Herr, DR.
- La riposte de Barrès
Face à ces « pétitionnaires », les antidreyfusards sont incarnés par Maurice Barrès (1862-1923), François Coppée, Léon Daudet, Charles Maurras, Édouard Drumont, Paul Déroulède, la presse catholique, notamment La Croix, Ferdinand Brunetière, co-fondateur de la Ligue de la patrie française, critique littéraire, académicien, directeur de La Revue des Deux Mondes, le journaliste et polémiste Henri Rochefort.
Ils justifient leurs positions par antisémitisme pour la plupart, et par respect inconditionnel envers les institutions, notamment l’armée, pilier de la nation. Face à la montée en puissance des « intellectuels », selon le mot qu’emploie alors Clemenceau, les antidreyfusards développent le concept de l’anti-intellectualisme.
Maurice Barrès à son bureau, coll.archives Larbor, DR.
Barrès fustige les intellectuels dreyfusards
Dans Le Journal du 1er février 1898, répliquant à Clemenceau, Zola et aux élites dreyfusardes, Maurice Barrès, l’écrivain auréolé d’un grand prestige à l’époque, assène :
« Rien n’est pire que ces bandes de demi-intellectuels (…) Tous ces aristocrates de la pensée tiennent à affirmer qu’ils ne pensent pas comme la vile foule (…). Ces prétendus intellectuels sont un déchet fatal dans l’effort tenté par la société pour créer une élite (…). Au résumé, les juifs et les protestants mis à part, la liste dite des intellectuels est faite d’une majorité de nigauds et puis d’étrangers et enfin de quelques bons Français comme Anatole France et comme certains jeunes socialistes que le régime parlementaire irrite et qui cherchent la plus courte voie révolutionnaire. »
Paradoxe saisissant, ce sont des intellectuels à l’image du Barrès qui dénoncent l’engagement public d’autres intellectuels en le présentant comme une sorte d’imposture élitiste dépourvue de toute légitimité dans l’immixtion des affaires du pays. Cette forme de populisme portera atteinte à l’image des intellectuels qui s’engageront tout au long du XXe siècle.
Trois têtes sous un même bonnet...à poil, couverture du journal Le Rire, n° 229, 25 mars 1899. Caricature par Charles Léandre de Maurice Barrès (à gauche) François Coppée et Jules Lemaître, membres de la Ligue de la patrie française.En attendant, conférences, campagne de presses, pétitions embrasent le pays jusqu’au procès Zola. Si l’Affaire Dreyfus prend une telle ampleur, c’est qu’elle met en jeu des valeurs universelles, Vérité, Justice, Démocratie, Droits de l’Homme face à l’opinion publique à l’époque de l’âge d’or de la presse qui assure une caisse de résonance tonitruante.
Elle dépasse son propre cadre comme l’explique l’historien Vincent Duclert : « L’affirmation des intellectuels dans l’affaire Dreyfus a en effet changé les conditions de la vie publique en institutionnalisant de nouveaux acteurs du mouvement social et politique. » (La vie intellectuelle en France, Tome 1, Seuil).
En ce sens, l’affaire Dreyfus constitue la date majeure de l’implication d’une catégorie sociale, les intellectuels, dans la vie politique du pays. Cette communauté est loin d’être homogène, elle se divise souvent en de violentes polémiques qui participent de la liberté d’expression et du pluralisme démocratique.
Tout au long du XXe siècle elle est intervenue dans la vie politique française, s’exprimant même sur des questions internationales, avant de s’effacer progressivement à partir des années 1990 ou de se délaver dans la grande lessiveuse des médias. Comme s’il n’existait plus de grands combats à mener pour les intellectuels. Comme si cette « patrie littéraire » qu’est la France renonçait à une partie de son Histoire.

L'auteur : Jean-Pierre Bédéï
Jean-Pierre Bédéï est éditorialiste et journaliste politique au bureau parisien de La Dépêche du Midi.
Co-auteur de Mitterrand-Rocard histoire d'une longue rivalité (Grasset) et Raspail, savant et républicain rebelle (Alvik), il a aussi publié L'Info pouvoir (Actes-Sud) où il est question du mensonge d'État relatif à Tchernobyl, La plume et les barricades (L'Express), Sur proposition du Premier ministre (L'Archipel)...

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