lundi 5 mars 2018

Les écrivains en politique au XIXe siècle De la Commune à l'affaire Dreyfus

Après la chute de Napoléon III et le retour d'exil de Victor Hugo, symbole de l’écrivain engagé, le peuple parisien entre à nouveau dans l'Histoire.
Opposé à l'armistice que le gouvernement républicain a signé avec l’envahisseur prussien, il se découvre en mars 1871 maître de la capitale. La Commune de Paris fait resurgir le spectre des violences révolutionnaires. Elle sera réprimée sans pitié par le pouvoir replié à Versailles.
Parmi les écrivains, seul Jules Vallès a pris le parti des insurgés et s'est battu à leurs côtés. Moins d'un quart de siècle plus tard, l’Affaire Dreyfus va durablement installer les intellectuels dans l'arène politique...
Jean-Pierre Bédéï
La Villette cernée par les troupes versaillaises, mai 1871, Gustave Boulanger, Paris, musée Carnavalet.

« Communards » contre « Versaillais »

L'épisode sanglant de la Commune débute en mars 1871. À l'origine de cette guerre civile entre « Communards » et « Versaillais », la déception causée par la signature des préliminaires de paix par le gouvernement républicain avec les Prussiens alors que la population parisienne a enduré avec héroïsme des sacrifices pendant le siège de la capitale.
À cette frustration, à ce ressentiment s’ajoutent les provocations de l’Assemblée nationale à majorité monarchiste et conservatrice élue en février. N’a-t-elle pas supprimé la solde des Gardes nationaux, choisi Versailles comme siège de réunion de l’Assemblée nationale ou encore exigé le paiement des loyers, suspendu pendant le siège de Paris ? De quoi exaspérer une population aux abois qui compte en son sein une frange révolutionnaire importante. 
Barricade sous la Commune, place Blanche, Jean-Baptiste-François Arnaud-Durbec, Paris, musée Carnavalet, (photo RMN-Grand Palais), DR.
En toile de fond de cette colère, la paupérisation du monde ouvrier qui n'a pas profité de l'essor économique de la France durant le Second Empire, mais aussi la ségrégation dont est victime le prolétariat parisien, due à la politique d'urbanisme du baron Haussmann qui a refoulé les « classes laborieuses » vers les faubourgs de la capitale.
Dès la proclamation de la République le 4 septembre 1870, des « comités de vigilances » sont formés à Paris à l'instigation de militants de gauche et de membres de l'Internationale avec pour objectif de constituer une « commune » nommée par le peuple.
Une rue de Paris en mai 1871, Maximilien Luce, Paris, musée d’Orsay.
Le mois sanglant de Mai
Les hostilités entre le peuple soutenu par les Gardes nationaux et les militaires du gouvernement de Thiers « chef du pouvoir exécutif de la République », débutent le 18 mars. Ensuite, c'est l'engrenage qui conduit à son paroxysme lors de la « semaine sanglante » du 21 au 28 mai. Des deux côtés, on se livre à des atrocités : les Versaillais fusillent hommes, femmes, enfants, après avoir conquis les barricades, les Communards exécutent froidement leurs otages. Plus de 20 000 Parisiens devaient trouver la mort au mois de mai, avant que des emprisonnements et des déportations massives ne parachèvent l'écrasement de la Commune.

Vallès, seul contre tous

Parmi les grands écrivains, seul Jules Vallès, le bachelier révolté de 1848, cohérent avec ses engagements, participe à l’insurrection.
Julles Vallès, caricature par Émile Cohl parue dans un album de 55 portraits de Communards, 1871, coll. mhv., DR.Il n’a pas encore publié sa trilogie romanesque et en grande partie autobiographique (L’EnfantLe BachelierL’Insurgé) mais il est un journaliste réputé qui a collaboré aux principales publications de son temps. 
À la fin des années 1860, il a fondé des journaux La RueLe PeupleLe Réfractaire, rapidement interdits ou victimes de difficultés financières. 
Après la chute de Napoléon III, en octobre 1870, il manifeste contre le gouvernement de la Défense nationale et occupe la mairie du XIXe arrondissement de Paris. Il fonde Le Cri du Peuple
La une du « Cri du peuple» le 28 octobre 1885, BnF, Paris.
Se comptant parmi les « socialistes révolutionnaires », il devient ensuite l’une des figures majeures de la Commune, mais affiche des divergences avec la majorité de l’Assemblée de la Commune qui vote la création d’un Comité de salut public, sombre référence à la Terreur de la Révolution. Vallès est plutôt favorable à un compromis avec Versailles. Il pressent l’écrasement de l’insurrection mais il ne cherche pas à se retrancher derrière ses désaccords avec la majorité de la Commune pour fuir. 
Il a toujours lutté avec les « blouses » contre les « redingotes », alors il demeurera au milieu de ses compagnons d’armes au péril de sa vie. Jusqu’au bout. Pas question d’abandonner son camp. Recherché au terme de la « Semaine sanglante », il réussit à s’enfuir à Bruxelles puis à Londres. Mais cet épisode marquera profondément son œuvre littéraire.
Les poètes du Parnasse d'après un tableau Paul Émile Chabas, « Chez Alphonse Lemerre, à Ville d’Avray », exposé au Salon de 1895. Leconte de Lisle est debout, de profil, au premier plan.

Gautier, Flaubert, Leconte de Lisle, Goncourt… et même Sand

La Commune, dernière convulsion d'un siècle de soubresauts et de révolutions réveille l'image des violences populaires de la Terreur déjà ravivées par les journées de juin 1848. Dans les représentations de la bourgeoisie dont sont issus en grande majorité les écrivains, le peuple est assimilé à la populace, une engeance ignare, sanguinaire et porteuse d'anarchie, uniquement guidée par ses bas instincts. 
Rien d'étonnant donc à ce que la plupart des hommes de plume condamne la Commune. Ils refusent d’en comprendre les causes politiques et sociales pour la réduire à une forme de « bestialité » des classes laborieuses.
Les communards, ces vils faquins
Maxime du Camp (1822-1894), académicien, ami de Flaubert, n’y voit qu’une « épilepsie sociale »Théophile Gautier (1811-1872) assimile les Communards à des « animaux féroces » qui « se répandent par la ville épouvantée avec des hurlements sauvages ». Et il conclut : « Des cages ouvertes, s’élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune. »
Leconte de Lisle (1818-1894) vilipende une « ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins de tous les voleurs, mauvais peintres, mauvais écrivains, journalistes manqués, romanciers de bas étages ».
Pour Anatole France (1844-1924), la Commune est un « comité des assassins », de « fripouillards », un « gouvernement du crime et de la démence ».
Gustave Flaubert est sans pitié dans une lettre qu’il écrit à George Sand après l’écrasement des insurgés : « Je trouve qu'on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l'humanité ; on est tendre pour les chiens enragés. Et point pour ceux qu'ils ont mordus. ».
Quant à George Sand, la pasionaria républicaine et socialiste de 1848, elle vire casaque. Elle qualifie les Communards de « parti d’exaltés » et juge que « la démocratie n’est ni plus haut ni plus bas après cette crise de vomissements (…) Ce sont les saturnales de la folie. 
L'auteur : Jean-Pierre Bédéï
Jean-Pierre Bédéï est éditorialiste et journaliste politique au bureau parisien de La Dépêche du Midi.
Co-auteur de Mitterrand-Rocard histoire d'une longue rivalité (Grasset) et Raspail, savant et républicain rebelle (Alvik), il a aussi publié L'Info pouvoir (Actes-Sud) où il est question du mensonge d'État relatif à Tchernobyl, La plume et les barricades (L'Express), Sur proposition du Premier ministre (L'Archipel)...

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