vendredi 23 mars 2018

8 septembre 70 Destruction du Temple


Jérusalem, capitale de l'ancien royaume de Judée, est mise à sac par l'armée romaine le 8 septembre de l'an 70 (*), après un siège atroce de deux ans.

Un roi cruel

Profitant des divisions entre les juifs, le général romain Pompée a conquis la Samarie et la Judée en 63 av. J.-C. Un protégé des Romains, Hérode, en profite pour liquider la dynastie des Asmonéens et devenir roi de Judée (ou pays des Juifs) en l'an 37 av. J.-C.
De cet homme célèbre pour sa cruauté et son absence de scrupules, l'empereur romain Auguste aurait dit : «Mieux vaut être le porc d'Hérode que son fils»... Hérode a en effet lui-même tué certains de ses enfants mais, pratiquant la religion juive, il ne lui est jamais arrivé de consommer du porc (notons le jeu de mots sur fils [uios en grec, la langue d'usage d'Auguste] et porc [uos]) !
C'est à la fin du règne d'Hérode le Grand que naît Jésus-Christ à Bethléem, au sud de Jérusalem.
À la veille de sa mort, en l'an 4 av. J.-C., le roi de Judée partage son royaume entre trois de ses fils. Mais sa dynastie s'arrête là. En l'an 6 de notre ère, l'empereur Auguste transforme la Judée en une province romaine gouvernée par un simple procurateur.
Première guerre juive
Décontenancés par les croyances monothéistes des habitants, les Romains laissent ceux-ci libres de s'organiser comme ils l'entendent sous l'autorité de leur Tribunal religieux, le Sanhédrin. Mais les Juifs ne manquent pas de se quereller et de se diviser sur la conduite à tenir vis-à-vis de l'occupant.
Les grands prêtres et le parti des Pharisiens s'accommodent de l'occupation étrangère tandis que dans les milieux populaires, la secte des Zélotes appelle à la résistance et veut hâter la réalisation des promesses divines.
Les Zélotes déclenchent une violente révolte en août 66. Ils massacrent les grands prêtres et s'emparent de Jérusalem. Mais les Romains, sous la direction du général Vespasien, mènent la reconquête avec détermination.
Vespasien étant devenu empereur, c'est à son fils Titus qu'il revient d'achever le siège de Jérusalem. Il ne s'agit pas d'une mince affaire car la population de la ville s'élève déjà à cette époque à environ 80 000 habitants. Les habitants sont déportés comme esclaves cependant que le Temple, haut lieu de la religion juive, est complètement détruit (à l'exception d''une partie de l'esplanade et d'un pan du mur d'enceinte, le Mur Ouest, futur «Mur des Lamentations»).
Le vainqueur, Titus, rentre à Rome où il reçoit un magnifique triomphe. Un arc est bâti en souvenir de ce triomphe à l'entrée des forums romains.
Ses bas-reliefs relatent les exploits des Romains en Judée et notamment le pillage des trésors du Temple, en particulier un fameux chandelier sacré à sept branches, la Ménorah (ce chandelier disparaît en 455 suite au pillage de Rome par les Vandales de Genséric).
La destruction de Jérusalem et du Temple ne met cependant pas fin à la première guerre juive... Au-dessus de la Mer Morte, la forteresse de Massadacontinue de résister sous la direction d'un chef zélote, Éleazar...
Jean-François Zilberman

XIIe-XXIe siècles Les grandes heures de Notre-Dame de Paris

Depuis plus de huit siècles, le cœur de la France bat à l’unisson de ce vaisseau de pierres. Mariages, actions de grâce, hommages, sacres ou encore funérailles… De Saint Louis à de Gaulle, la cathédrale a servi de théâtre à tous les grands moments de l'Histoire nationale.
Marc Fourny
Un fils de bûcherons donne une cathédrale à Paris
L'évêque Maurice de Sully sur un vitrail de Notre-Dame de ParisC’est en 1163 que l’évêque Maurice de Sully, fils de pauvres bûcherons, décida de donner à la capitale du royaume une cathédrale à sa mesure, dans le nouveau style francais, que l’on appelle aujourd’hui gothique.
Notre-Dame de Paris recut de Saint Louis une relique précieuse entre toutes : la couronne d’épines qu’aurait portée le Christ. Elle accueillit le procès en réhabilitation de Jeanne d’Arc. Plus tard, c’est devant son porche que le protestant Henri de Navarre, futur Henri IV, épousa sa cousine Marguerite de Valois…
Désaffectée à la Révolution, elle renoua avec l’Histoire en accueillant le sacre de Napoléon. Mais il fallut la magie d’un roman populaire, Notre-Dame de Paris, par Victor Hugo, pour que la France, enfin, se réapproprie la cathédrale, lui restitue sa beauté originelle et la replace au cœur de son Histoire…
Le sacre de l'empereur Napoléon 1er (détail, toile: 610cm x931 cm), par Jacques-Louis David (1748-1825, musée du Louvre)

Au cœur de l’Histoire de France

Son destin pouvait-il échapper à l’Histoire de France ? En se dressant au cœur même de la capitale, sur la petite île de la Cité, bénie par un pape (Alexandre III), parrainé par un roi (Louis VII), comment ne pouvait-elle pas symboliser la toute-puissance d’un pouvoir temporel et spirituel ?
L’évêque de Paris a rang de baron, il règne sur des terres et des forêts innombrables autour de Paris, exerce son droit de justice, et devient peu à peu l’un des personnages les plus influents du royaume, allant même jusqu’à gérer les affaires courantes en cas d’absence du roi, tel un premier ministre par intérim. Il est vrai que le souverain réside à deux pas, sur la pointe de l’île de la Cité, dans un palais raffiné doté d’un splendide jardin qui donne sur la Seine, en attendant de loger dans celui du Louvre, au XIVe siècle.
La cathédrale Notre-Dame devient donc naturellement la paroisse royale, là ou se déroulent fêtes et célébrations, car suffisamment grande pour accueillir le peuple de Paris. Mais son rang reste précaire, elle doit sans cesse lutter contre la très influente abbaye de Saint Denis qui détient les regalia - sceptre, couronne et main de justice – ainsi que l’oriflamme des troupes royales. Plus tard, elle devra également accepter la concurrence de la toute proche Sainte-Chapelle, bâtie par Saint Louis.

La couronne d’épines

De fait, l’un des premiers actes marquant de son histoire reste sans aucun doute l’arrivée solennelle de la couronne du Christ, achetée une fortune par Louis IX, futur Saint Louis, à des banquiers vénitiens qui la possédaient en gage.
Le reliquaire de la couronne d'épines, conservé à Notre-Dame de ParisEn août 1239, la relique inestimable fait son entrée dans Paris, lors d’une procession solennelle : on y voit le jeune roi de France, âgé de 25 ans, pieds nus et vêtu d’une simple tunique, porter la couronne d’épines entre ses mains, entrer dans Notre-Dame et la déposer sur l’autel à la vénération des fidèles.
Elle y restera quelques années sous la surveillance du chapitre de la cathédrale avant de rejoindre la Sainte-Chapelle, édifiée en un temps record moins de dix ans plus tard.
Notre-Dame perd l’avantage dans la course aux reliques mais reste toujours le symbole du pouvoir : en 1302, le roi Philippe Le Bel, en conflit ouvert avec le pape, décide de rassembler ses soutiens sous les voûtes de la cathédrale en convoquant les premiers états généraux du royaume.
Saint Louis portant la Sainte Couronne à Notre-Dame de Paris le 19 août 1239 (gravure du XIXe siècle)

Justice divine, justice royale

L’assemblée reconnaît de fait l’autorité du roi, au détriment du pouvoir spirituel. Le message passe, les papes finiront par composer, non sans frictions, avec le plus puissant Etat de la Chrétienté. Ont-ils le choix, du reste ? Le roi, comme le pape, est aussi le vicaire du Christ sur terre. Sa justice se confond bien souvent avec celle des prélats. Au cœur de Paris, le pilori - ou l’échelle - est situé devant le portail, bien en vue des fidèles.
Gare à ceux qui provoquent la justice divine… et par là même la colère du roi. En mars 1314, les Parisiens se pressent en masse sur le parvis pour entendre la sentence prononcée à l’encontre de Jacques de Molay, Grand Maître de l’ordre du Temple, dont le roi Philippe le Bel veut la perte.
Condamné à la prison à vie - ce qui équivaut bien souvent à la mort certaine -, il se rétracte soudain devant une foule stupéfaite : « L’ordre est pur, il est saint : les confessions sont absurdes et menteuses… ». Voilà le grand maître relaps, l’archevêque ne peut que le livrer au bras séculier et au feu du bûcher. Qui s’embrasera le soir même dans l’île aux Juifs, à quelques centaines de mètres des tours massives de la cathédrale, au pied de l’actuel pont Neuf.

L’unité retrouvée

à la fin du Moyen âge, au XVe siècle, voilà la cathédrale en passe de devenir le symbole d’une certaine unité, tandis que la France sort de la désastreuse guerre de Cent Ans.
Jeanne d’Arc ouvre la route de Reims en délivrant Orléans des Anglais, les villes du nord de la Loire tombent les unes après les autres dans la main du petit roi de Bourges. Charles VII décide de célébrer ses victoires et le recouvrement du royaume par de grandes processions : en 1449, des milliers d’enfants, habillés de blanc avec un cierge en main, parcourent la nef de la cathédrale en signe d’action de grâce devant la cour en oraison.
Six ans plus tard, une vieille paysanne prend la parole sous les voûtes vénérables pour défendre la mémoire et l’honneur de sa fille, Jeanne d’Arc. C’est là que s’ouvre en effet le procès en réhabilitation de la Pucelle, condamnée par l’Eglise et brûlée à Rouen par les Anglais. Notre-Dame devient le temple et le cœur d’un pays qui renaît de ses cendres.

Mariages malheureux

Francois II et Marie Stuart (Livre d'Heures de Catherine de Médicis)Heures pieuses, heures sombres, mais heures festives aussi, comme lors des mariages royaux, célébrés par un carillon de cloches à faire trembler les toits de Paris. Quoique… On ne peut pas dire que les unions célébrées en ces lieux furent toutes heureuses.
En avril 1558, la jeune Marie Stuart, reine d’Écosse, épouse le Dauphin, futur Francois II. Moins de trois ans plus tard, elle a eu le temps d’être reine de France, puis veuve…
En 1572, c’est au tour de Marguerite de Valois, la très catholique sœur du roi Charles IX, d’épouser le protestant Henri de Navarre. Les Parisiens voient d’un mauvais œil cette alliance tortueuse, voulue par la reine mère Catherine de Médicis, alors que les guerres de religion divisent la France. L’échange des consentements a lieu sur une estrade splendidement parée, dressée sur le parvis, pour que le « parpaillot » ne foule pas l’enceinte sacrée où une messe est célébrée en présence de la fiancée…
Mariage d’Henri de Navarre et de Marguerite de Valois (Hermann Vogel), G. Montorgueil, Henri IV, Paris, 1907, archives des Pyrénées-Atlantiques
Ces épousailles politiques virent aux noces de sang puisqu’elles sont suivies peu après de la terrible nuit de la Saint Barthélemy, ou les plus grandes figures du protestantisme finissent éventrés et jetés dans la Seine… Le même Henri de Navarre, devenu Henri IV après avoir embrassé la religion catholique, reviendra sur ce même parvis rendre grâce à la Vierge et gagner le cœur des Parisiens, encore méfiants.
Prier à Notre-Dame, c’est aussi asseoir son pouvoir sur la capitale très chrétienne.

Le cœur de la Nation

Gargantua décroche les cloches de Notre-Dame et les accroche à son cou (illustrations de Jules Garnier pour Gargantua, de Rabelais, 1897)Messes et actions de grâce rythment ainsi les grandes heures de la France, comme autant de points d’orgues des toutes premières « fêtes nationales ». On a vu combien Charles VII multipliait les offices et les processions tandis qu’il recousait son royaume rapiécé.
La tradition demeure et s’amplifie dans les siècles suivants. Les rois viennent présider un Te Deum (action de grâce solennelle) après chaque retour du sacre, ainsi que pour tout grand événement qui vient cimenter le destin du pays : accueil de souverains étrangers, signatures de traités, mariages et naissances royales, entrée de la nouvelle reine à Paris, victoires éclatantes sur les ennemis.
Louis XIII, puis son fils Louis XIV, prennent ainsi l’habitude de faire exposer dans la nef les drapeaux pris sur les batailles, ce qui vaudra au maréchal Francois-Henri de Montmorency-Luxembourg son fameux surnom de « Tapissier de Notre-Dame ».
Près de trois cents Te Deum sont ainsi célébrés sous l’Ancien Régime, le dernier en date pour la naissance du second fils de Louis XVI, le petit duc de Normandie, qui mourra dans la prison du Temple.
C’est donc tout naturellement que Notre-Dame s’impose comme la grande paroisse de France, un statut qui ne fera que se confirmer tout au long du XIXe siècle, après les affres de la Révolution francaise, quand les révolutionnaires envisageaient de s’en servir comme carrière.

Le Sacre impérial

Quand Napoléon décide de se faire sacrer Empereur des Francais, il ne peut choisir la cathédrale de Reims, symbole de l’ancienne dynastie, tout juste décapitée. Il recule devant Aix-la-Chapelle, lieu du couronnement des empereurs germaniques.
Notre-Dame de Paris à l'issue de la Révolution, vers 1800 (gravure d'époque)Va pour Notre Dame, même si le seul sacre qui s’y déroula, celui de l’usurpateur anglais Henri VI aux heures les plus sombres de la guerre de Cent ans, ne porta guère chance au jeune roi puisqu’il fut invalidé.
Notre-Dame, grande et vaste, est au demeurant le seul bâtiment parisien capable d’abriter la grandiose mise en scène par Bonaparte pour imposer sa dynastie.
En revanche, le gothique est jugé vieillot, ringard, dépassé, il faut tout transformer et se servir des murs comme support d’un incroyable décor de bois et de carton-pâte ! La facade du XIIIe siècle disparaît derrière un immense arc de triomphe aux armoiries de l’empire, avec les effigies de Clovis et de Charlemagne – exit Capet, trop clivant pour l’époque.
À l’intérieur, la démesure le dispute au bon goût : des tentures aux abeilles d’or recouvrent les murs et les piliers, la pierre disparaît sous du carton imitant le marbre, un voile cache même la voûte de la cathédrale et un immense trône se dresse sur une estrade pourvue de vingt marches, enrichie d’aigles, de colonnes et de plumes!
Tout autour, des tribunes à deux étages ou s’entassent les nouveaux privilégiés du pouvoir, venus assister au triomphe de leur champion, béni par le pape Pie VII lui-même au terme d’une cérémonie qui n’en finit plus.
« On voyait rangés par ordre tous les corps de l’Etat, les députés de toutes les villes, la France entière enfin, qui, représentée par ses mandataires, envoyait son vœu : attirer la bénédiction du Ciel sur celui qu’elle couronnait ! rapporte Laure Junot dans ses mémoires. Ces milliers de plumes flottantes qui ombrageaient le chapeau des sénateurs, des conseillers d’Etat, ces cours de judicature avec leur costume riche et sévère à la fois, ces uniformes brillants d’or, puis ce clergé dans toute sa pompe tandis que, dans les travées de l’étage supérieur de la nef et du chœur, des femmes jeunes, belles, étincelantes de pierreries et vêtues en même temps avec cette élégance qui n’appartient qu’à nous, formaient une guirlande ravissante au coup d’œil ».
Baptême du roi de Rome à Notre-Dame de Paris (gravure du début du XIXe siècle, Villers-Cotterêts ; musée Alexandre Dumas)
Après le sacre, Napoléon 1er fait baptiser son fils, le roi de Rome sous les mêmes voûtes séculaires.
Eugène Viollet-le-Duc figuré en apôtre sur les toits de Notre-Dame de Paris (DR)Mais il faut attendre Victor Hugo et la parution de Notre-Dame de Paris (1831) pour que le monument retrouve la faveur du public.
Les grandes rénovations menées par l’architecte Viollet-Le-Duc lui rendent tout son éclat ancien (à l'exception notable de la polychromie des facades).
La cathédrale accueille dès lors les grandes liturgies nationales. Napoléon III s'inscrit dans les pas de son oncle : Te Deum pour saluer le premier plébiscite, son mariage avec Eugénie, le baptême du Prince impérial, les actions de grâce pour les victoires, comme celle de Sébastopol
Flanc sud de Notre-Dame de Paris, en travaux, vers 1850 (Hippolyte Bayard, Musée d'Orsay, Paris)

La cathédrale de la République

La chute du Second Empire ne change guère la donne puisque les républicains prennent le relais, en limitant toutefois les offices aux grandes funérailles nationales. La cathédrale devient le réceptacle d’un grand deuil collectif. Encore une fois, la tradition n’est pas nouvelle puisque dès sa construction, au XIIe siècle, la reine Isabelle de Hainaut, femme de Philippe Auguste, fut enterrée dans le chœur.
Les corps des rois prirent d’ailleurs très vite l’habitude de passer par Notre-Dame avant de rejoindre la nécropole de Saint-Denis, et nombre de personnages éminents, princes de sang ou d’Eglise, eurent des funérailles grandioses avec des catafalques impressionnants dressés dans la nef et sublimés par les artistes italiens.
En 1675, celui du Maréchal de Turenne frappe ainsi les esprits par sa démesure et sa richesse : le corps repose sous un temple à l’antique de plusieurs mètres de haut, éclairé par des torchères et des candélabres, sous un dais de draperies accrochées à la voûte.
Funérailles de Sadi Carnot à Notre-Dame de Paris (gravure du XIXe siècle)
Deux siècles plus tard, la même pompe ressurgit pour enterrer les chefs de gouvernement de la jeune République, comme Adolphe Thiers ou encore Sadi Carnot, assassiné par un anarchiste en 1894.
Les facades de l’édifice sont recouvertes de tentures noires, tandis que l’énorme corbillard, précédé par les porteurs de gerbes, emporte le nouveau martyr au Panthéon.
Sous la Ve République, le décorum s’allège mais le symbole perdure. De Gaulle, qui fit célébrer un Te Deum lors de la Libération de Paris - essuyant d’ailleurs des coups de feu sur le parvis – refuse par avance les funérailles de première classe réservées aux élites.
Hommage des dirigeants de la planète à Charles de Gaulle, novembre 1970, Notre-Dame de Paris (DR)
Pendant son enterrement très sobre au son de l’harmonium à Colombey-les-Deux-Eglises, les grands de ce monde saluent sa mémoire dans la cathédrale, tendue de draperies tricolores. L’histoire se répète plus tard pour les obsèques de Francois Mitterrand, enterré en Charente pendant qu’une cérémonie se déroule à Paris, au son du Requiem de Duruflé. « Une messe pourra être dite… » avait laissé entendre le président agnostique.
Dès lors, pas de grande émotion nationale sans un office à Notre-Dame : une veillée pour les moines de Tibéhirine assassinés en 1996, l’enterrement de l’abbé Pierre en 2007, ou encore la cérémonie œcuménique en hommage aux victimes du vol Rio-Paris en juin 2009... Les grandes communions médiatiques succèdent ainsi aux solennités religieuses d’antan. Et les mêmes voûtes, plusieurs fois centenaires, servent toujours de décor à la ferveur populaire.

Bibliographie

Notre-Dame de Paris, cathédrale médiévale (éd du Chêne),
Notre-Dame de Paris, la cathédrale vue du ciel (Pèlerin, Hors série, décembre 2012),
Notre-Dame de Paris, La grâce d’une cathédrale (éd La nuée bleue), très beau livre illustré, publié à l’occasion du 850e anniversaire de la cathédrale.

Saint-Denis Le berceau de l'art gothique

La basilique Saint-Denis, à dix kilomètres environ au nord de Paris, n'est pas seulement la nécropole des rois de France. Elle est aussi à juste titre considérée comme le berceau de l'« art français », plus tard appelé art gothique.
Son chœur a été consacré par l'abbé Suger le 11 juin 1144 en présence du roi Louis VII, de sa femme Aliénor d'Aquitaine et de toutes les sommités du royaume, y compris vingt-quatre évêques et archevêques. De retour dans leur diocèse, ceux-ci n'ont eu d'autre ambition que de reconstruire leur cathédrale dans le même style.
Après la tourmente révolutionnaire, l'église abbatiale a été redécouverte par les romantiques. Aujourd'hui cathédrale du diocèse de Seine-Saint-Denis, elle fait la fierté de la ville de Saint-Denis malgré une façade mutilée par le démontage de sa tour nord, au XIXe siècle. Depuis plusieurs décennies, les municipalités successives bataillent pour restituer à la façade son harmonie d'antan. 
André Larané
Un défi à la mesure de Suger
Jacques Moulin, architecte en chef des Monuments historiques, nous fait visiter la basilique, y compris ses parties les plus anciennes et les plus secrètes. Il évoque le projet de restituer la tour nord et sa flèche, démontées au milieu du XIXe siècle.
Cette restitution, qui sera exclusivement financée par les visiteurs, est soutenue par la mairie de Saint-Denis et une convention en bonne et due forme a été conclue avec la ministre de la Culture Françoise Nyssen le 17 mars 2018... 

Saint-Denis, coeur battant du royaume

Saint-Denis tire son prestige de ce qu'est mort à cet endroit, selon la chronique, saint Denis, premier évêque de Paris. Sainte Geneviève y fait ériger une église vers 475. Attirés par la sainteté du lieu, des pèlerins affluent et des moines commencent à s'installer. 
Le roi Dagobert, lointain descendant de Clovis, fonde l'abbaye vers 625. Elle va devenir un lieu de pèlerinage prospère et aussi le centre administratif du royaume des Francs (Regnum Francorum).
Le déambulatoire de la basilique de Saint-Denis, autour du choeur (DR)Au siècle suivant, le 27 juillet 754, Pépin le Bref et ses deux fils, Carloman et Charles, y sont sacrés rois des Francs par le pape Étienne II. Le 24 février 775, une nouvelle abbatiale (*), dans un style pré-roman, est consacrée par l'abbé Furald, en présence du roi Charles, futur empereur Charlemagne.
Après l'époque carolingienne, qui a déporté le coeur du royaume vers Aix-la-Chapelle, l'installation des rois capétiens à Paris rend à l'abbaye de Saint-Denis un rôle prépondérant. Ses abbés comptent parmi les principaux seigneurs du royaume. Plusieurs d'entre eux, à commencer par Suger, vont exercer du fait de leur instruction et de leur charisme la fonction de conseiller auprès des souverains.
Forts de leur proximité d'avec les rois, les moines de Saint-Denis deviennent dès le XIIIe siècle les historiens officiels de la monarchie. Il leur appartient de mettre à jour les superbes Grandes Chroniques de France (il nous reste 900 exemplaires de ces manuscrits enluminés). C'est aussi au XIIIe siècle que l'abbaye devient le lieu d'inhumation officiel des rois de France.
Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, l'abbaye a enfin l'insigne honneur de conserver les « regalia », autrement dit les objets symboliques employés au sacre des nouveaux souverains : la couronne, l'épée, le sceptre, l'anneau et la main de Justice.
Au début du XVIIIe siècle, les bâtiments monastiques d'origine médiévale sont reconstruits dans une facture classique par les architectes Robert de Cotte et Jacques Gabriel. L'abbaye est nationalisée en 1790, au début de la Révolution, et la basilique brièvement convertie en Temple de la Raison puis en hospice, échappant de justesse à la destruction ! En 1809 enfin, les bâtiments monastiques sont transformés par Napoléon 1er en maison d'éducation des jeune filles de la Légion d'Honneur.
La façade de la basilique de Saint-Denis en 1844, avant le démontage de la tour nordL'empereur ordonne la restauration de la basilique dont il souhaite faire le lieu d'inhumation de sa famille. La restauration débute en 1813 sous la direction de l'architecte François Debret, frère du peintre et coloriste Jean-Baptiste Debret. En 1846, il doit céder la place à Eugène Viollet-le-Duc. La même année, la tour nord, qui culminait à 86 mètres, est déstabilisée et fissurée par une tempête. L'architecte la démonte précautionneusement. Il projette dans un premier temps de la restituer avant d'y renoncer. 
La basilique a accédé au statut de cathédrale lorsque fut créé le département de la Seine-Saint-Denis en 1968. Tandis que le préfet s'installait à Bobigny, ville administrative érigée en chef-lieu, l'évêque choisissait Saint-Denis, ville au passé religieux autrement plus prestigieux.
Après la restauration de sa façade en 2012-2014, la basilique est encore dans l'attente d'importants travaux de restauration (vitraux, chapelles...).
La municipalité veut croire que la restitution de sa tour nord pourrait lui valoir un supplément de fréquentation et de recettes, avec un chantier ouvert au public et autofinancé, comme ceux de Guédelon et L'Hermione.   
Denis, saint patron des révolutionnaires !
Parmis ses reliques, l'abbaye a longtemps conservé la bannière de saint Denis, rouge du sang du martyr. Il s'agissait en fait, à l'origine, de l'oriflamme des comtes de Vexin.
En 1124, confronté à une attaque de l'empereur allemand, le roi Louis VI l'a arborée à la tête de son armée. Depuis lors, les rois capétiens ont pris l'habitude de l'arborer dans les grands moments de péril. Cette tradition a été reprise huit siècles plus tard par les révolutionnaires parisiens, insurgés contre le roi. C'est comme cela que le drapeau rouge est devenu dans le monde entier le symbole des luttes révolutionnaires et ouvrières !

Suger et le triomphe de l'art gothique

Fils de paysans non libres, Suger s'est hissé par ses seuls talents jusqu'au sommet de l'Église et de l'État. Conseiller des rois Louis VI le Gros et Louis VII le Jeune, il devient aussi vers 40 ans, en 1122, abbé de Saint-Denis.
Entrepreneur hors pair, il décide en 1130 de reconstruire son église abbatiale avec magnificence. Il a le sentiment d'oeuvrer ainsi pour la gloire de l'Église et du royaume. Ses conceptions sont à l'opposé de son contemporain et rival, l'austère Bernard de Clairvaux, qui plaide pour le dépouillement des lieux de culte.
Dans un premier temps, pour la façade et la crypte de l'église, l'abbé adopte le style de l'époque, non sans introduire sur la façade une superbe rosace, la première du genre.
Ce style, baptisé au XIXe siècle roman ou romain, c'est-à-dire d'inspiration latine, s'est épanoui après l'An Mil en Occident à l'occasion du renouveau de l'Église. Il se caractérise par des voûtes en berceau soutenues par de solides parois en pierre.
Vers 1130, à Sens, à l'occasion de la reconstruction de la cathédrale Saint-Étienne, un nouveau style apparaît subrepticement, plus léger, plus élancé, plus lumineux, avec premières voûtes en ogives, supports en filigrane et larges fenêtres.
La Normandie des Plantagenêt connaît des innovations similaires, par exemple dans l'ancienne abbatiale Saint-Étienne de Caen.
L'abbé Suger, séduit, décide de s'inspirer de ces différentes innovations pour l'achèvement de sa chère basilique.
Avec la consécration du chœur, achevé en quatre ans seulement, les contemporains ont conscience d'assister à la naissance d'un nouveau style architectural, proprement révolutionnaire par sa hardiesse et son caractère résolument novateur.
De cette architecture, Saint-Denis a conservé le déambulatoire et ses chapelles rayonnantes, avec voûtes en ogives, colonnades minces et parois percées de larges vitraux. La nef proprement dite sera réalisée plus tard dans un style gothique plus mûr, proche de celui de Notre-Dame de Paris.
La nef de la basilique de Saint-Denis (DR)
Art gothique ? Disons plutôt art français !
Le style architectural qui caractérise le choeur de Saint-Denis est d'abord baptisé « ogival » par référence à l'ogive ou à l'arc brisé, ou encore « art français » car il est né au XIIe siècle dans le Bassin parisien, à Sens, Saint-Denis, Laon, Noyon, Paris.
Comme tout l'art médiéval, il sera sous la Renaissance baptisé par dérision « art gothique » (c'est-à-dire « à peine digne des Goths »). Au XIXe siècle seulement, on en viendra à distinguer l'art gothique de l'art roman qui l'a précédé.

Histoire du français Le bel avenir de la langue française (3/3)


Après être remontés aux sources de notre langue et avoir illustré sa transformation en langue littéraire et universelle, voyons comment elle est rentrée dans le rang à l'ère des démocraties... et des nationalismes.
La secousse révolutionnaire et les guerres qui en découlent jusqu'en 1815 ont pour résultat d'éveiller les identités nationales partout en Europe et même au-delà (Amérique latine, Orient).
La langue devient le vecteur principal de ces identités ainsi que l'expriment deux grands penseurs allemands :
« Les hommes sont beaucoup plus formés par la langue que la langue n'est formée par les hommes » (Johann Fichte, Discours à la Nation allemande, 1808).
« Entre l'âme d'un peuple et sa langue, il y a identité complète ; on ne saurait imaginer l'un sans l'autre » (Wilhelm von Humboldt, Introduction à l'œuvre sur le kavi, 1836).
Isabelle Grégor
Jean Jaurès, Croquis pour servir à illustrer l’histoire de l’éloquence (1910, Eloy-Vincent, musée Jean Jaurès, Castres)
« Les langues sont comme la mer… »
En 1827, la préface de la pièce Cromwell de Victor Hugo signe la naissance du théâtre romantique. Dans ce texte, le jeune auteur (25 ans) clame sa volonté de moderniser l’art dramatique, qu’il trouve trop sclérosé. C’est l’occasion pour lui d’évoquer son attachement à notre langue dont il admire la capacité à se renouveler sans cesse…
« [la langue] tient en laisse la grammaire. Elle peut oser, hasarder, créer, inventer son style : elle en a le droit. Car, bien qu’en aient dit certains hommes qui n’avaient pas songé à ce qu’ils disaient, et parmi lesquels il faut ranger notamment celui qui écrit ces lignes, la langue française n’est pas fixée et ne se fixera point. Une langue ne se fixe pas. L’esprit humain est toujours en marche, ou, si l’on veut, en mouvement, et les langues avec lui. Les choses sont ainsi. Quand le corps change, comment l’habit ne changerait-il pas ? Le français du dix-neuvième siècle ne peut pas plus être le français du dix-huitième, que celui-ci n’est le français du dix-septième, que le français du dix-septième n’est celui du seizième. La langue de Montaigne n’est plus celle de Rabelais, la langue de Pascal n’est plus celle de Montaigne, la langue de Montesquieu n’est plus celle de Pascal. Chacune de ces quatre langues, prise en soi, est admirable, parce qu’elle est originale. Toute époque a ses idées propres, il faut qu’elle ait aussi les mots propres à ces idées. Les langues sont comme la mer, elles oscillent sans cesse. À certains temps, elles quittent un rivage du monde de la pensée et en envahissent un autre. Tout ce que leur flot déserte ainsi sèche et s’efface du sol. C’est de cette façon que des idées s’éteignent, que des mots s’en vont. Il en est des idiomes humains comme de tout. Chaque siècle y apporte et en emporte quelque chose. Qu’y faire ? cela est fatal. C’est donc en vain que l’on voudrait pétrifier la mobile physionomie de notre idiome sous une forme donnée. C’est en vain que nos Josués littéraires crient à la langue de s’arrêter ; les langues ni le soleil ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles meurent. — Voilà pourquoi le français de certaine école contemporaine est une langue morte. » (Victor Hugo, préface de Cromwell, 1827)

Ensemble… contre tous les autres !

Pierre-Joseph-Célestin François, Portrait de l’Abbé Grégoire, 1800, Nancy, Palais des ducs de LorraineLa France révolutionnaire entame le combat contre les langues régionales à l’initiative de l’abbé Henri Grégoire, éminent humaniste surtout connu pour ses actions en faveur des juifs et des Noirs. Il remet à la Convention, le 16 prairial An II (4 juin 1794) un « Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser la langue française ».
Pour les révolutionnaires, il y a urgence car la langue française, telle qu'on la parle à Paris, n’est encore maîtrisée à la fin du XVIIIe siècle que par à peine 12 % de la population... 
Avec de graves conséquences pour la cohésion nationale ainsi que l’exprime rudement le conventionnel Bertrand Barère le 8 Pluviôse An II (27 janvier 1794) : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton; l'émigration et haine de la République parlent allemand... La Contre-révolution parle l'italien et le fanatisme parle basque. Cassons ces instruments de dommage et d'erreurs » !
Les méthodes envisagées pour sa diffusion vont s'avérer assez efficaces : emprisonner les fonctionnaires récalcitrants, demander aux futurs mariés de prouver leur parfaite connaissance de la langue et également généraliser l'enseignement en français. Afin d’imposer la norme républicaine et de remplacer les curés dans leur rôle traditionnel d'enseignants, on commence à former des instituteurs dans des Écoles « normales ».
À la génération suivante, après la tourmente révolutionnaire, les gouvernements de la Restauration et du Second Empire se soucient assez peu des particularismes locaux et mettent l'accent sur l'instruction. Par la loi du 28 juin 1833, François Guizot, ministre de l'Instruction publique du roi Louis-Philippe 1er, instaure un enseignement primaire public et obligatoire. L'effort sera poursuivi par les ministres Victor Duruy (1863) et Jules Ferry (1882).
Les conquêtes coloniales et l'expansion de l'Europe contribuent à la diffusion de la langue française dans le monde. Elle devient langue officielle de la nouvelle Belgique mais aussi de la République d'Haïti et bien sûr de la Confédération helvétique.
André Gill, caricature de Littré parue dans L'Eclipse, 1874, château de CompiègneCheveux au vent, les écrivains romantiques soufflent une bourrasque de modernité dans le lexique en introduisant de nombreux termes populaires ou exotiques (voir par exemple « Les Djinns »  de Victor Hugo) ou populaires.
Les avancées scientifiques concourent aussi à l'enrichissement du vocabulaire avec des néologismes comme « dinosaure »« usinage »« hypnotiser »...
Portés par leur passion pour la politique, les Français témoignent enfin de la vitalité de leur langue dans les joutes oratoires et les discours de tribune. Jaurès et Clemenceau peuvent soutenir sans rougir la comparaison avec Cicéron.
Pour toutes ces raisons, il faut accélérer la mise à jour des dictionnaires et l'on ne peut se satisfaire pour cela des réunions hebdomadaires de l'Académie ! Émile Littré se met donc au travail pour boucler en 1873 son très détaillé Dictionnaire de la langue française, qui fait toujours référence. Le public populaire lui préfère néanmoins celui de Pierre Larousse, publié en 1876... Les enfants n'ont pas fini de recevoir des dictionnaires en cadeau !
Histoire du français, un livre numérique illustré
Histoire du français (ebook, éditions Herodote.net)Vous pouvez retrouver l'ensemble de notre récit dans un livre numérique de 52 pages (formats pdf et epub), richement illustré. Ainsi pourrez-vous l'imprimer, le lire plus à votre aise et le faire circuler.
Ce livre numérique peut être lu sur mobiles, tablettes, liseuses et ordinateurs (3,30 euros, gratuit pour les Amis d'Herodote.net).
Histoire du français
Henri Jules Jean Gooffroy, Un Futur savant, 1880, Rouen, musée national de l'ÉducationAu tournant du XXe siècle, la IIIe République, soucieuse de rassembler tous les Français, reprend avec véhémence le combat de la Convention contre les dialectes, patois et langues vernaculaires.
Dans les écoles de village, les instituteurs, qualifiés par Charles Péguy d'« hussards noirs de la République », usent d’un procédé redoutable pour les éradiquer. Chaque matin, ils donnent un bâton sculpté, le « signal », au premier de leurs élèves surpris à parler patois.
Le malheureux n’a ensuite d’autre obsession que de le repasser à un camarade qu’il aura à son tour pris en flagrant délit langagier. À la fin de la journée, le maître récupère le bâton et inflige une punition à celui qui l’aura alors en main. C’est une retenue ou quelques dizaines de lignes à copier...
Mais c'est surtout la Première Guerre mondiale et son brassage de populations qui va déstabiliser les patois. Les soldats se voient en effet obligés d'abandonner leur dialecte pour communiquer avec leurs camarades venus de tous les horizons. Rentrés chez eux, ils diffusent le français auprès de leur famille avant que la T.S.F. (Téléphonie Sans Fil, 1921) puis la télévision (années 1950) ne finissent de parachever l'uniformisation du pays.
Les patois n'ont pas complètement disparu  puisqu'un rapport de 1999 en a dénombré 75, répartis entre métropole et outre-mer. Grâce à la loi Deixonne de 1951, treize d'entre eux font l'objet d'un enseignement, voire d'une épreuve au baccalauréat depuis 1970, et il est désormais admis que ces « langues régionales appartiennent au patrimoine de la France » (Loi constitutionnelle de 2008) mais sans aucune chance de survie, sauf dans quelques cercles de passionnés et d'érudits.
Pablo Picasso, Femme couchée lisant, 1939, Paris, musée Picasso
« Vive l'ortograf ! »
Au XIXe siècle aboutissent trois cents ans d'efforts visant à donner un semblant de logique à la langue écrite. Il faut dire que l'on partait de loin !
Pour créer le français à partir du latin, qui ne distinguait pas le u du v, ni le i du j, il avait fallu ajouter des lettres permettant de lever certaines ambiguïtés : c'est ainsi qu'était né par exemple le verbe adiouter, plus compréhensible qu’aiouter (ajouter). Puis, on avait compliqué l'ensemble en inventant les accents et même en insérant des lettres non prononcées, uniquement destinées à rappeler l'étymologie du mot, comme dans temps (du latin tempus).
Couverture du manuel J'Apprends l'orthographe, s. d., Paris, BnFAu XVIIe siècle, on avait décidé de revenir à plus de simplicité : fini, les j'iayou les thresors de la Renaissance ! Il a fallu cependant attendre le siècle suivant pour qu'enfin la terminaison -ois soit écrite telle qu'elle est prononcée : -ais. Encore quelques années et ce sont les consonnes intérieures (mesmeteste) qui s'évaporent.
Avec la IIIe République commence la torture de la dictée. On ne plaisante plus avec l'orthographe !
L'erreur devient d'ailleurs une « faute »et même si les réformes se poursuivent comme avec la décision en 2016 des éditeurs de manuels scolaires d’appliquer les recommandations émises par l’Académie française en 1990, la population peine à voir disparaître ses clefs et son terrible accord du participe passé.
Lié à une vieille admiration pour l'érudition, cet attachement est pour beaucoup une manière de rester fidèle à l'héritage des Anciens, mais aussi une marque de respect envers autrui, comme l'a rappelé le philosophe Alain : « L'orthographe est une forme de politesse ».
Georges d'Espagnat, La Dictée, 1915, Roubaix, La Piscine, musée d'Art et d'Industrie André Diligent

Le français aujourd'hui, uniforme et divers à la fois

En ce début du XXIe siècle, la langue française s'est imposée dans tout le pays, départements et territoires d'outre-mer inclus (à l'exception peut-être de Mayotte).
Mais que de variétés dans les expressions, y compris les plus ordinaires... Ainsi les boulangers dessinent-ils une France coupée en deux par la Loire : au nord de celle-ci, on se régale le matin de pains au chocolat, au sud, de chocolatines, les deux expressions désignant bien entendu la même douceur !
Benjamin Rabier, Lettres V et W, 1937, Paris, BnFHérités de l'Histoire, les accents (du latin ad cantum : pour le chant) contribuent plus encore au charme de la francophonie. Ils agrémentent les fins de phrase de -euh dans l'aire provençale et de -ing dans l'aire d'oc, autour de Toulouse... Ils sont parfois si prononcés qu'ils nécessitent un sous-titrage à la télévision.
La prononciation qui fait référence dans les médias et les classes dominantes nous vient de Touraine. Elle a été adoptée par la cour quand celle-ci, au XVIe siècle, a pris ses quartiers d'été dans les châteaux des bords de Loire. Elle se distingue en particulier avec les sons u et eu, apparus à l'époque romane, inconnus en latin et dans la plupart des langues actuelles.
Pour retrouver l’accent de l’Ancien Régime, rapprochons-nous de Québec et de la Nouvelle-France, peuplés dès le XVIIe siècle par des paysans venus notamment du Perche, entre Loire et Normandie. Le voyageur suédois Pehr Kalm dit à leur propos en 1749 : « Tous, ici, tiennent pour assuré que les gens du commun parlent ordinairement au Canada un français plus pur qu’en n’importe quelle Province de France et qu’ils peuvent même, à coup sûr, rivaliser avec Paris. Ce sont les Français nés à Paris, eux-mêmes, qui ont été obligés de le reconnaître »
Le fameux accent québécois, que le navigateur Bougainville trouvait « aussi bon qu’à Paris », serait donc celui des Français du XVIIe siècle !
Sous la Révolution, c’est le peuple parisien qui, en prenant le pouvoir, impose sa prononciation. Quelle surprise pour les émigrés, de retour au pays au moment de la Restauration, lorsqu’ils découvrent que le roué (roi) est devenu le rwa ! Fini également, le r prononcé comme une consonne sifflante, habitude dont se moquait déjà le poète Clément Marot au XVIe siècle :
« Madame, je vous raime tant !
Mais ne le dites pas pourtant,
Les musailles ont des rozeilles.
Je chante comme un pazoquet […]
Ha! cœur plus dur qu'un potizon ! »

(Épistre du biau fys de Pazy, 1550)
« Le Grand combat »
« Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l’écorcobalisse. »

« L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C’en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s’emmargine... mais en vain
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
Et on vous regarde
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret. »

(Henri Michaux, « Le Grand combat »Qui je fus, 1927)
Henri Michaux, Peinture à l’encre de Chine n°2, 1959, Paris, Centre Pompidou

Et demain ?

« C'est la chienlit ! » Cette expression du général de Gaulle, reprise par les contestataires de Mai 68, montre à quel point un mot peut acquérir une gloire soudaine, du jour au lendemain. Il est malgré tout rare que des hommes politiques, si bons orateurs soient-ils, enrichissent notre vocabulaire.
Les écrivains se prêtent plus volontiers à ce jeu, à l'image de Rabelais ou d'Henri Michaux (ci-dessus). Mais la prime de la créativité lexicographique reste aux scientifiques et aux publicitaires. L'avenir dira si selfieclimatosceptique ou gyropodeseront encore utilisés dans dix ans, c'est-à-dire si la rue les aura acceptés. C'est en effet elle qui fait la loi en matière d'usage, même si elle se laisse trop souvent influencer par le vocabulaire à la mode dans les médias, souvent du franglais peu élégant (nominercandidater et autres affreux impacter).
Ces créations, durables ou non, contribuent à la vitalité de la langue et à sa richesse. Nous employons usuellement 3 500 mots mais disposons d'un fonds d'environ 1 200 000 termes plus ou moins spécieux. Et chaque année nous sont proposés environ 150 mots inédits...
S’il est bon que la langue s'enrichisse d'apports extérieurs et d'inventions populaires, il ne faudrait pas qu'elle s’appauvrisse en contrepartie à coup de simplifications grammaticales, d'abréviations et d'anglicismes malvenus. La raréfaction du passé simple et des négations pourrait le laisser craindre, tout comme l'habitude depuis 2001 de ne plus traduire les titres de films anglais : Star Wars a eu raison de La Guerre des Étoiles, un titre pourtant plus évocateur et chantant que l'original.
Pattes de mouches et autres accents
À quoi reconnaît-on au premier coup d’œil un texte écrit en français ? Aux accents qui envahissent la feuille ! Cette jolie pluie de ratures est en effet une des particularités de notre langue. Si ces signes diacritiques (« qui distinguent ») sont présents en Europe dans plusieurs langues (en espagnol avec le fameux tilde ~, en tchèque, gallois...), le français en est couvert !
Leur origine remonte au IIIe siècle av. J.-C., à l'époque où Aristophane de Byzance eut l'idée de créer des « esprits » pour marquer les lettres aspirées dans les écrits grecs. Plus tard, en latin, c'est un trait horizontal qui fut choisi pour les voyelles longues. Les copistes du Moyen Âge connaissaient donc le principe de ces ajouts discrets et ne se sont pas privés d'en surcharger les manuscrits de langue française. Il s'agissait surtout, dans un premier temps, d'éviter les erreurs de compréhension face aux homonymes.
Mais c'est au XVIe siècle que les accents acquièrent leur légitimité grâce à Jacobus Sylvius, anatomiste et auteur de la première grammaire française. Cet humaniste est en effet à l'origine de nos accents grave, aigu et circonflexe ainsi que du tréma qui permettent d'avoir des indications précises sur la prononciation des voyelles.
Notons que le fameux « chapeau » circonflexe, aussi appelé « chevron », a aussi été choisi au XVIIe siècle pour marquer la suppression de la lettre S : ainsi dans le mot « bête », il est censé rappeler son origine latine (bestia) bien visible dans l'adjectif « bestial ».
Et comme c'est un accent plein de charme, on n'a pas hésité à l'ajouter pour « faire beau » ou donner du prestige aux mots : « trône » (du latin thronus) n'a-t-il pas plus de majesté que le simple « trone » ? Le « traître » n'est-il pas plus inquiétant lorsqu'il cherche à imiter le « maître » en lui volant son couvre-chef ? Espérons que « Suprême »« drôle » et autres « grâce » seront encore longtemps tolérés pour nous rappeler que l'orthographe donne aussi une personnalité aux mots.
Gisèle Freund, Séance à l'Académie Française, Les Immortels : les gens du dictionnaire, 1967, Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, IMEC

Le monde à la française

Pancarte d’un restaurant du sud marocain. Photo G. GrégorAu total, dans le monde, près de 220 millions de personnes (3% de la population mondiale) font vivre aujourd'hui la langue de Molière, dont plus des deux tiers hors de l’hexagone.
Soixante-dix à quatre-vingt millions l’ont reçue en héritage de leurs aïeux, en France bien sûr, mais aussi au Canada, en Belgique, en Suisse, dans le val d’Aoste ou encore chez les Cajuns de Louisiane.
Le plus grand nombre l’a héritée des péripéties de l’Histoire, de Saint-Louis (Sénégal) à Pondichéry (Inde) en passant par Fort-Dauphin (Madagascar).
Certes, le français n'est plus en beaucoup d'endroits qu'un lointain souvenir, que ce soit à Hanoi (Vietnam) ou Karikal (Inde). 
Mais il se consolide en Afrique du Nord du fait des allées-venues fréquentes avec la France.
D'autre part, la croissance démographique très rapide des anciennes colonies d'Afrique noire permet d'espérer une augmentation de la proportion de francophones dans le monde d'ici la fin du XXIe siècle... mais à condition que ces pays ne renoncent pas à notre langue au profit de l'anglais, de l'arabe ou d'une langue vernaculaire (comme le Rwanda après la prise de pouvoir par les Tutsis venus de l'Ouganda anglophone en 1994).
Il est aussi possible, sinon vraisemblable, que le français se transforme dans certains territoires en une langue nouvelle, comme on l'a observé sur l'île de Saint-Domingue (Haïti) où la langue du colonisateur a laissé place au créole, une langue orale sans rapport avec la précédente.
En attendant, le français reste apprécié dans le monde entier comme vecteur d'une belle culture et contrepoids à la toute-puissance de l'anglais, ainsi que l'atteste l'Organisation Internationale de la Francophonie (80 États et gouvernements). Ne soyons pas surpris si, en Inde, il est la première langue étrangère choisie par les lycéens !
Victor Hugo, représentation de l’église caodaïste de Tay Ninh, Cambodge. Photo G. GrégorPasser les frontières et circuler d’Istanbul à San Francisco permet de découvrir dans des pays très divers un vocabulaire à l’origine française facilement reconnaissable : restaurantpret-a-portertrompe-l’œilfemme fatale… le chic parisien a du succès !
Plus étonnante est la diffusion de deja-vuvolte-face et autre cul-de-sac, mais ce petit je-ne-sais-quoi, après tout c’est la vie ! La vie en rose, bien sûr…
Loin des paillettes et de l’attraction des cafés, notre langue a aussi été longtemps associée aux droits de l'homme et aux Lumières, comme le montre l'attachement des cercles cultivés de Roumanie, Pologne, Serbie, Grèce... avant que ne triomphent dans ces pays le libéralisme à l'anglo-saxonne.
Quoi qu'il en soit, depuis la Première Guerre mondiale et le traité de Versailles (1919), force est de reconnaître que le français est en perte de vitesse dans les institutions internationales, y compris à Bruxelles et Strasbourg, face à la concurrence de l’anglais, non pas celui de Shakespeare mais le globish des aéroports...
Ce n'est sans doute pas de sitôt qu'un orateur prononcera à l'ONU d'aussi belles envolées que celles du ministre Dominique de Villepin le 14 février 2003 :
« Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d'un idéal, nous sommes les gardiens d'une conscience. La lourde responsabilité et l'immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix.
Et c'est un vieux pays, la France, d'un vieux continent comme le mien, l'Europe, qui vous le dit aujourd'hui, qui a connu les guerres, l'occupation, la barbarie. Un pays qui n'oublie pas et qui sait tout ce qu'il doit aux combattants de la liberté venus d'Amérique et d'ailleurs. Et qui pourtant n'a cessé de se tenir debout face à l'Histoire et devant les hommes. Fidèle à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur. »
Faut-il pour autant donner du crédit à cette prédiction de Hume : « Laissez les Français tirer vanité de l’expansion actuelle de leur langue. Nos établissements d’Amérique, solides et en pleine croissance […] promettent à la langue anglaise une stabilité et une durée supérieure » ?
Réjouissons-nous plutôt de la bonne santé de notre littérature, dont témoignent deux prix Nobel en moins de dix ans (J. M. G. Le Clézio et Patrick Modiano) et mieux encore une exubérante fécondité planétaire : Dany Laferrière (Haïti, Québec, Académie française), François Cheng (Chine, Académie française), Amin Maalouf (Liban, Académie française)...
« Éloge de l’accent »
Aigu
Grave
Ou circonflexe
Avec zèle
J’annexe
Par kyrielles
Les voyelles !

A E I O U, mes belles !
Je vous suis providentiel !

Je vous coiffe à tire-d’aile
Je vous gèle
Je vous flagelle
Je vous grêle
Je vous ombrelle !

U O I E A, Agnelles !
Rendez-vous à mes appels !

Aigu
Grave
Ou circonflexe
Je le répète sans complexe :
C’est l’Accent
Qui fait le Texte !

(Andrée Chédid, « Fêtes et lubies », 1973)
Alphabet de l'enfance, 1857, Paris, Bnf

Bibliographie

L'Histoire n°248 (« La Grande aventure de la langue française »), septembre 2000.
Les Cahiers de Science et Vie n°118 (« Les Origines des langues »), août 2010, et n°149 (« Les Origines de la France et de la langue française »), novembre 2014.
Henriette Walter, L'Aventure des mots français venus d'ailleurs, éd. Robert Laffont, 1997, et Le Français dans tous les sens, éd. Robert Laffont (Points, 1988).
Marc Fumaroli, Quand l'Europe parlait français, éd. de Fallois, 2001.

1944-1974 L'embellie

Sans attendre la capitulation allemande, le gouvernement provisoire du général  Charles de Gaulle  relève la République. Les principaux col...