dimanche 18 février 2018

Le modèle américain d'Hitler Des lois « Jim Crow » aux lois de Nuremberg

Le modèle américain d'Hitler (Armand Colin, 2017, 290 pages, 22,90 euros) est un essai de James Q. Whitman, professeur de droit comparé. Il établit de troublantes passerelles entre les pratiques et les pensées qui prévalaient en Occident au début du XXe siècle.
Le titre est déroutant : comment le « pays de la Liberté » aurait-il pu inspirer le nazisme ? C’est que le nazisme n’est pas apparu spontanément sous la forme du monstre que l’Histoire a retenu...
<em>Le modèle américain d'Hitler</em>
Le nazisme a mûri sur un terreau propice ainsi que le rappelle l’historien Johann Chapoutot dans la préface de l’édition française : « Ne nous trompons pas de perspective : les nazis de 1933 ou de 1935 ne sont pas ceux de 1941, 1943 ou de 1945. Les nazis sont dans un premier temps parfaitement fréquentables car ils disent, certes plus fort, plus rudement et plus violemment, des choses que l’on pense et que l’on dit ailleurs… »
L’auteur montre que les lois raciales de Nuremberg de 1935 ne sont ni une anomalie, ni une incongruité, ni même une génération spontanée. « Elles sont pensées, dites et promulguées dans un monde commun habité par les nazis allemands, les sociaux-darwinistes britanniques, les eugénistes scandinaves et français et – pour ce qui l’occupe ici – par les citoyens des États-Unis qui ne trouvaient généralement rien, ou peu de choses, à redire aux lois dites Jim Crow ».

Les lois « Jim Crow »

Jim Crow, personnage de chanson, est devenu aux États-Unis l’allégorie des lois ségrégationnistes qui ont suivi la défaite du Sud et l’abolition de l’esclavage en 1865.
Ces lois, apparues dans les anciens États confédérés du sud, établissaient des distinctions raciales dans les transports, le logement, l'emploi, l'éducation etc. Elles se signalaient aussi par une définition très extensive de l'appartenance à la race noire, selon la règle « Une goutte suffit » (the one-drop rule).
Elles furent validées par la Cour Suprême des États-Unis dans le fameux arrêt Plessy v. Ferguson du 18 mai 1896. Par cet arrêt, elle considéra que l'État de Louisiane était en droit de classer le sieur Plessy parmi les « personnes de couleur » du fait d'un huitième de sang noir et que le juge Ferguson pouvait en conséquence lui interdire l'accès aux wagons réservés aux blancs !
En excluant toute relation entre le XIIIe amendement qui abolissait l'esclavage et les lois ségrégationnistes, la Cour Suprême validait le principe separate but equal (« séparés mais égaux »)... Il n’est d’ailleurs pas anodin que ce principe soit formulé dans ce sens et non sous la forme : « égaux mais séparés » : pour les Américains, au contraire des Français, c’est la séparation qui coule de source, pas l’égalité.
On ignore communément que le principe de séparation des races est né avec les États-Unis eux-mêmes : le Naturalization Act du 26 mars 1790 offrit généreusement la citoyenneté aux free white person (« personnes libres blanches »), autrement dit aux immigrants européens de bonnes mœurs, sous réserve qu’ils aient deux ans de résidence dans le pays. Il exclut sans le dire les autres immigrants et surtout les esclaves et affranchis africains et les Indiens eux-mêmes. Ces derniers demeurèrent des non-sujets jusqu’à la fin du XIXe siècle, même après que les noirs furent libérés et dotés de droits civiques.
Les lois ségrégationnistes furent progressivement abrogées dans les années 1950 et 1960, avec en premier lieu l'arrêt Brown v. Board of Education du 17 mai 1954. Les quotas d'immigration hérités du Naturalization Act furent abrogés le 3 octobre 1965. Quant aux dernières lois contre le croisement des races, elles furent abrogées le 12 juin 1967 par l'arrêt Loving v. Virginia de la Cour Suprême fédérale qui valida le mariage entre un blanc, Richard Loving (le bien-nommé) et une noire, Mildred Jeter.

Nazis à la page

L'auteur du Modèle américain d'Hitler se garde d'établir une filiation entre la législation américaine et la législation nazie. Mais il rappelle l'admiration que vouaient Hitler et les nazis aux puissances anglo-saxonnes, le Royaume-Uni et les États-Unis.
Ainsi, ils montrent leur intérêt pour la manière dont les Américains avaient « réduit à coup de fusil des millions de Peaux rouges à quelques centaines de milliers ». Ce mode d'expansion a pu servir de modèle à la conception du Lebensraum, la conquête par les Allemands de l'« espace vital » jugé indispensable à une population croissante. D'ailleurs, note James Whitman, en 1942, le nazi Hans Frank qualifiait d'« Indiens » les Juifs d'Ukraine !
Dans Mein Kampf, Hitler, en 1924, se montre séduit par les lois américaines de 1920-1921 qui établissent des quotas en matière d'immigration : « En refusant l'accès de leur territoire aux immigrants dont la santé est mauvaise, en excluant du droit à la naturalisation les représentants de certaines races, ils se rapprochent un peu de la conception raciste [völkisch] du rôle de l'État » (cité par James Q. Whitman).
Les nazis, selon James Whitman, ont aussi prêté grande attention au statut de citoyen de seconde classe réservé par les Américains à leurs compatriotes noirs mais aussi Amérindiens ou encore Porto-Ricains. Ils s'en inspireront quand ils occuperont la Tchécoslovaquie en 1939, à l'issue des accords de Munich, et réduiront les Tchèques à un statut similaire.
L'essayiste note que les nazis avaient cependant d'autres vues concernant leur minorité israélite. Ils voulaient un pays judenfrei, débarrassé de ses Juifs. C'est ainsi que, dans un premier temps, ils poussèrent ceux-ci à l'exil.
En matière d'eugénisme, les lois hitlériennes sur la stérilisation obligatoire des handicapés mentaux, à commencer par la loi du 14 juillet 1933, n'avaient rien de dérangeant pour les contemporains !
Des savants et des hommes politiques éminents préconisaient des mesures prophylactiques pour débarrasser la société de ses tares congénitales. « L'eugénisme, qui était largement considéré comme respectable à l'époque, fut un mouvement international qui allait bien au-delà des États-Unis et de l'Allemagne nazie », rappelle James Whitman.
Notons que les sociaux-démocrates suédois ont imposé dès 1922 la stérilisation des handicapés mentaux et la mesure n'a été rapportée qu'un demi-siècle plus tard, en 1970, bien après la fin du IIIe Reich.

Démocratie paradoxale

James Whitman conclut sur deux paradoxes qui donnent à réfléchir.
En premier lieu, le racisme ne fut pas une perversion de la démocratie américaine mais au contraire l'un de ses fondements. « La suprématie blanche aux États-Unis était basée sur un égalitarisme résolu entre hommes blancs ; le suprématisme blanc affirmait l'égalité de tous les membres de la race privilégiée, tout en rejetant fortement les inégalités statutaires du passé aristocratique. Telle fut la nature de la révolution jacksonienne des années 1830, en particulier », note-t-il.
Ce propos rejoint une analyse formulée par le penseur français Emmanuel Todd, selon lequel la nation et la démocratie ne peuvent se définir qu'en opposition à l'Autre : c'est le métèque dans la Grèce antique, l'indigène sous la IIIe République et bien sûr le noir et l'Amérindien aux États-Unis. Il en découle que la démocratie façon « United Colors of Benetton » serait une chimère.
L'autre paradoxe est la séduction exercée sur les juristes nazis par le droit américain. « À l'aune des normes juridiques internationales, en effet, la justice criminelle aux États-Unis est d'une sévérité terrifiante. On y trouve des pratiques qui rappellent parfois de façon plus que troublante celles introduites en Allemagne par les nazis, et par exemple les lois assez répandues appelées "three strikes and you're out" [littéralement : au bout de trois fois, tu es foutu]. Or, les nazis, eux aussi, réprimaient durement la récidive. Dès lors, une question se pose : pourquoi les États-Unis sont-ils aujourd'hui un pays si incroyablement dur ? Je répondrai à cette question en disant que le droit criminel y a cela d'unique, par rapport à tous les autres pays économiquement avancés, qu'il est façonné par le processus politique, soit à travers des législations "tough-on-crime", soit à travers l'élection des juges et des procureurs, pratique qui n'existe dans aucun autre pays », note l'auteur.
Or, c'est aussi en symbiose avec la politique que fonctionnait le système juridique nazi : les chefs politiques se devaient seulement d'être « fidèles à l'esprit du Führer. Quoi que vous fassiez, demandez-vous toujours comment le Führer agirait, en accord avec l'image que vous avez de lui », d'après Rudolf Hess (cité par James Whitman).
André Larané

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