lundi 12 février 2018

8 octobre 1517 François 1er fonde « Le Havre de Grâce »

Le 8 octobre 1517, François Ier signe la charte de fondation d’un nouveau port face à l’Angleterre : « Le Havre de Grâce ».
Un acte fort qui répond à un double objectif, commercial et militaire, en cette époque de la Renaissance qui va de pair avec les grandes découvertes de l’autre côté de la « mer océane ».
Jean-Charles Stasi
Vue aérienne du centre ville reconstruit, dominé par le clocher de l’église Saint-Joseph, © Direction de la communication de la ville du Havre.

Où est le vieux Havre ?

Le visiteur qui découvre Le Havre a beau savoir que cette ville à nulle autre pareille fête ses cinq siècles d’existence, sa première impression risque d’être celle d’un voyage à travers les âges nettement plus court, l’emmenant jusqu’à l’un de ces ensembles urbains sans âme sortis de terre à la hâte, au milieu du XXe siècle, quelque part dans l’immense Union soviétique en plein développement.
Qu’on ne cherche dans les lignes qui précèdent aucune intention péjorative, mais seulement la traduction d’un choc visuel de forte intensité, tel que l’ont vécu les Havrais ayant connu leur ville d’avant le martyre de 1944 et celle d’après.
L’indispensable déambulation qui s’ensuit présente le double avantage de se familiariser progressivement avec cette architecture anguleuse à l’abord déconcertant et de dénicher ça et là des traces de la cité d’origine, qui sont autant d’indices pour remonter le temps jusqu’à ce début du XVIe siècle où débute l’histoire qui nous intéresse.
Bassin du Commerce. Vue  sur la passerelle François Le Chevalier construite en 1960 (anciennement passerelle du pont de la Bourse) et sur l'église Saint-Joseph. © Philippe Bréard. L'agrandissement montre le bassin du Commerce et le pont de la Bourse conduisant au Palais de la Bourse, 1900, archives municipales.
L'adieu à la Méditerranée
C’est la Renaissance, époque des grandes découvertes. Le roi de France, bien qu'à peine âgé de 23 ans, est le premier souverain d’Europe à comprendre qu’on perd son temps avec l’Italie et qu’il y a besoin d’un rééquilibrage des relations internationales en regardant vers l’Ouest.
Commission délivrée le 7 février 1517 par François Ier à l’amiral de Bonnivet pour construire le port du Havre, archives municipales du Havre.Le 7 février 1517, il donne commission par écrit au sire de Bonnivet, amiral de France, pour la fondation d’un port au « lieu de Grâce », qui « serait l’endroit le plus propice de la côte de Normandie et du pays de Caux à faire un havre où les navires et vaisseaux naviguant sur la mer océane pourraient, aisément et en toute sécurité, arriver et séjourner ».
La création du Havre a un objectif également militaire. La guerre de Cent Ans n’est pas loin et l’estuaire de la Seine est un endroit clé qu’il faut protéger. Il y a besoin d’un nouveau port car Honfleur est limité du fait qu’il se trouve directement sur la Seine et le port de Harfleur s’envase. Le Havre présente l’avantage d’être situé à l’extrémité de l’estuaire et de bénéficier d’une marée étale longtemps, permettant d’accueillir des navires de fort tonnage. Par la volonté de François Ier, tout va aller très vite...
La flotte de François Ier entrant dans le port du Havre par Albert Robida, G. Gustave Toudouze, in François Ier (Le roi chevalier), Paris, Boivin et cie éditeurs, 1909, bibliothèque municipale du Havre.
Les premiers bateaux dès 1518
En effet, si le roi signe la charte de fondation le 8 octobre, les travaux débutent dès le printemps sous la direction de Michel Féré, de Honfleur, et de Jehan Gaulvyn, de Harfleur. Ils sont compliqués par le fait qu’on se trouve sur des terrains marécageux.
François Ier méditant la fondation du Havre, bibliothèque municipale du Havre.Dans un premier temps, il est prévu dans la crique de Grâce la construction de deux quais prolongés vers l’ouest par deux jetées, commandées chacune par une tour. Comme la main d’œuvre locale n’est pas assez nombreuse, on fait venir de Bretagne des maçons et des terrassiers. Les documents d’époque attestent que « jusqu’à 738 ouvriers ont travaillé simultanément à la construction du port ».
Les premiers bateaux y pénètrent en 1518, au premier rang desquels L’Hermine, la nef de François Ier. Ce dernier se rendra au Havre à cinq reprises durant son règne, lui donnant le nom de « Ville Françoise de Grâce ». Pour en favoriser le peuplement, le roi accorde aux habitants d’importants avantages fiscaux, les dispensant notamment de la taille et de la gabelle.
Les travaux de construction du port proprement dit se poursuivent jusqu’en 1523. Cette année-là, Giovanni da Verrazanoquitte Le Havre à bord de La Dauphine. Issu d’une famille florentine installée à Lyon, Verrazano (appelé aussi Jean de Verrazane) est missionné par François Ier pour trouver un passage entre la Floride et Terre-Neuve en direction des Indes.
Exploration des côtes de la Floride française par l'expédition de Ribault et Laudonniere, illustration de Jacques Le Moyne de Morgues, XVIe siècle.Cette expédition sera un échec, mais elle marque le début d’une longue série attestant de la volonté du roi – et de ses successeurs – de concurrencer Portugais et Espagnols sur le contient américain.
Au cours du XVIe siècle, Le Havre verra ainsi partir Nicolas Durand de Villegagnon pour le Brésil, puis Jean Ribault et René de Laudonnière prendre la route de la Floride.
Deux ans plus tard, la ville connaît sa première tragédie. Une vague d’une ampleur sans précédent, entrée dans l’Histoire sous le nom de « mâle marée », détruit les premières habitations, emporte une trentaine de bateaux et tue une centaine de personnes soit un sixième de la population. Ce drame sera commémoré chaque année jusqu’à la Révolution.
Vue du portail et du côté septentrional de l'église de Notre-Dame du Havre-de-Grâce construite entre 1575 et 1638. Elle sera élévée au rang de cathédrale en 1974, archives municipales. L'agrandissement est une carte postale de l'église au XIXe siècle.
Une ville moderne qui rompt avec le Moyen Âge
Homme résolument de son temps, François Ier a à cœur de faire du Havre – qu’il intègre au domaine royal en 1541 – une ville moderne qui rompe avec les traditions médiévales. Pour cela, il fait appel à l’architecte siennois Jérôme Bellarmato.
Ayant reçu carte blanche du souverain, Bellarmato applique au nouveau quartier Saint-François, qui vient compléter le quartier Notre-Dame, les principes de l’urbanisme de la Renaissance : un plan orthogonal et une hauteur limitée pour les bâtiments.
Le Logis du Roy, acheté par l’administration municipale du Havre aux héritiers de Guyon Le Roy en 1550, devient le premier Hôtel de Ville (voir agrandissement), archives municipales du Havre.Comme il est aussi ingénieur militaire, il fait des fortifications sa priorité, construisant trois bastions pour défendre la ville au nord et deux portes pour en contrôler l’accès : la porte du Perrey et la porte d’Ingouville. Bellarmato améliore l’alimentation en eau de la ville. Des sources sont captées, des fontaines sont dressées. Il dote la ville d’un réseau de canalisations pour évacuer les eaux usées. Les rues sont alignées, nivelées, pavées.
Les devantures des maisons doivent respecter les exigences du roi en termes d’ornement et de décoration pour assurer une certaine homogénéité. Preuve de la satisfaction du roi : Jérôme Bellarmato quitte Le Havre trois ans après son arrivée pour prendre en charge les fortifications de Paris.
Le lancement catastrophique de La Grande Françoise
Si la population de la ville ne s’élevait guère qu’à cinq cents personnes lors de l’achèvement du port en 1523 (un gros village pour ainsi dire), elle va croître ensuite rapidement pour atteindre quelque six mille habitants dans les années 1550.
Première construction de la ville du Havre de Grâce, encre et aquarelle sur papier, XVIIIe siècle, archives municipales du Havre. Les trois étapes de l'existence de la Grande Nef Françoise sont représentées :  sa construction dans la fosse de Leure en bas à droite, la tentative de sortie du port en bas à gauche, son échouage et son dépeçage près de la Grande Barre.Cet essor démographique, favorisé par les libertés et privilèges que confirme Henri II en succédant à son père sur le trône de France en 1547, correspond au développement de l’activité portuaire. La construction navale monte en puissance, même si ses débuts sont marqués par un échec spectaculaire en 1524.
La nef La Grande Françoise, qui devait être la plus grande et la plus belle de l’époque, avec ses près de cent mètres de long, sa jauge de deux mille tonneaux, sa puissante artillerie, sa chapelle, sa forge, son jeu de paume et même son moulin à vent, se révèle trop grosse et d’un tirant d’eau trop important pour pouvoir sortir du port. Elle est donc ramenée là où elle avait été assemblée.
Une deuxième tentative a lieu à la faveur de la grande marée d’équinoxe du 23 septembre 1533. Nouvel échec. Couchée par une tempête, La Grande Françoise terminera tristement sa courte vie sans avoir connu la haute mer, cinq ans plus tard, dépecée, ses matériaux servant à construire la plupart des maisons du quartier des Barres.
Soutenues par les riches marchands rouennais, les expéditions vers l’Afrique et les Amériques se multiplient. Le débarquement des bois exotiques, du sucre, de la gomme, du coton et du tabac contribue à l’essor du Havre, comme en témoigne l’importance croissante des marchés et des foires. Cette prospérité s’appuie également sur le développement de la pêche hauturière. Selon la les chroniqueurs, le premier terre-neuvier havrais, la Catherine, est armé en 1544.
Retour du Terre-Neuvier, Eugène Boudin, 1875, National Gallery of Art, Washington.
Une ville née avec la Réforme
Outre le fait d’être sorti de terre par la seule volonté de François Ier, Le Havre présente l’intérêt historique d’avoir été fondé l’année même des débuts de la Réformeprotestante.
C’est en effet en 1517 que Martin Luther entre en conflit avec le Vatican à propos de l’indulgence papale décrétée pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Ce contexte religieux inédit, de plus en plus prégnant au fil des ans, va profondément marquer l’histoire de la ville nouvelle jusqu’à la fin du XVIe siècle.
Dès sa fondation, Le Havre est tiraillé entre catholiques et protestants. Le calvinisme trouve un terreau favorable en pays de Caux. La nomination en 1561 du protestant Gaspard de Coligny, amiral de France et gouverneur du Havre, fait sortir les protestants de la clandestinité.
Une première reconstruction suite aux guerres de Religion
Les tensions entre catholiques et protestants vont culminer un an plus tard. Au printemps 1562, les réformés chassent les papistes de la ville et font appel aux Anglais face à la menace d’une riposte royale. Elisabeth Ière envoie des troupes en échange de la récupération future de Calais, reprise par le duc de Guise en 1558.
« Briefve description de l’esjouissance de la reduction du Havre de Grace, nostre bonne ville Françoise, Qui fut le vingt-huictiesme jour de juillet, Mil cinq cens soixante trois » par Benoist Rigaud, Lyon, 1563. La gravure représente Charles IX à cheval, bibliothèque municipale du Havre.Le Havre va être complètement anglais durant un an, les troupes du comte de Warwick aménageant la tour clocher de l’église Notre-Dame en poste d’artillerie. Mais refusant de prêter allégeance à la couronne d’Angleterre, les protestants sont chassés à leur tour en mai 1563. Ils vont s’unir aux catholiques pour soutenir Charles IX dans la reprise de la ville, qui intervient le 28 juillet.
Cet épisode va laisser des traces. Le contrat de confiance est rompu entre le pouvoir royal et la ville. Et désormais les protestants vont être tenus à l’écart de l’administration municipale.
Après l’expulsion de ses habitants et les destructions des Anglais (une centaine d’habitations, dont celles du nouveau quartier de Percanville), Le Havre est à repeupler et reconstruire, après un demi-siècle de développement prometteur. Une reconstruction qui préfigure celle, d’une toute autre ampleur et d’une toute autre durée, consécutive aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale, quatre siècles plus tard.
Biographie
Histoire du Havre, sous la direction de Eric Saunier et John Barzman, éditions Privat, 430 pages,
Le Havre, la demeure urbaine, 1517-2017, Cahiers du Patrimoine, éditions Lieux Dits, 250 pages,
Le Havre, 500 ans, numéro spécial de « 2017 et Plus », revue culturelle du Havre.
Remerciements 


Ville du Havre, Office du tourisme du Havre, Archives municipales du Havre, musée Dubocage de Bléville, musée de la Maison de l’Armateur, Maison du Patrimoine, Jessica Périsse, Hélène Thierry.

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