mardi 7 août 2018

20 juillet 1969On a marché sur la Lune

Le 20 juillet 1969, à 20h17 (UTC, temps universel), le module lunaire Eagle de la mission Apollo XI se pose sur la Lune. L'astronaute Neil Armstrong annonce : « Houston, ici la base de la Tranquillité. L'Aigle a atterri ».
Cet exploit marque l'apogée des États-Unis. Vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, ils dominent l'économie mondiale et démontrent avec Apollo XI leur supériorité technologique. Mais dans le même temps, au Vietnam, ils connaissent leurs premières déconvenues, comme un parfum d'automne...
Jeanne Lafont
Buzz Aldrin photographié par Neil Armstrong, Apollo XI (DR)

Le défi soviétique

Les Soviétiques ont inauguré la course à l'espace à la fin des années 1950, au plus fort de la guerre froide. En octobre 1957, ils surprennent le monde entier en mettant en orbite le premier satellite artificiel, Spoutnik 1. En avril 1961, ils consolident leur avance en envoyant le premier homme dans l'espace, Iouri Gagarine.
Le président américain John Fitzgerald Kennedy décide alors de mettre un terme aux déboires des États-Unis. Le 25 mai 1961, il prend l'engagement devant le Congrès que les États-Unis enverront un homme sur la Lune avant la fin des années soixante. La NASA  (National Aeronautics and Space Agency), qui a été fondée le 1er octobre 1958, va tenir le pari en mobilisant près de 400.000 personnes et 25 milliards de dollars (4,4% du bud

L'exploit américain

 La fusée Saturn V transportant la capsule Apollo et le module lunaire Eagle (LEM) a été lancée le 16 juillet de la base de Cap Kennedy (aujourd'hui Cap Canaveral), en Floride.
Après sa mise en orbite terrestre à 190 km de la Terre, le vaisseau spatial (capsule et LEM) se détache du troisième étage de la fusée. Il se dirige vers la Lune avec les trois hommes de l'équipage à la vitesse de 39.030 km/h.
Quatre jours plus tard, une fois en orbite lunaire, le LEM se détache de la capsule et s'approche en douceur de la « mer de la Tranquillité ».
Voyant que le pilote automatique se dirige vers une zone instable, le commandant Neil Armstrong, avec un sang-froid exceptionnel, repasse en manuel et cherche un endroit plus sûr où se poser. Il ne lui reste alors que quelques secondes de carburant avant la panne sèche.
Buzz Aldrin photographié par Neil Armstrong  au pied du module lunaire Eagle (LEM) d'Apollo XI (DR)À 3h56, dans la nuit du 20 au 21 juillet, Neil Armstrong met le pied (gauche) sur la Lune. Un milliard d'être humains suivent l'exploit en temps réel ou presque sur leurs écrans de télévision.
À leur attention, Neil Armstrong (38 ans) lâche une phrase vouée à l'Histoire : « Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité ». Précisons qu'il avait préparé cette phrase avant son départ et l'avait soumise à ses supérieurs de la NASA.
L'astronaute est rejoint un quart d'heure plus tard par Edwin « Buzz » Aldrin et avec lui plante la bannière étoilée sur la Lune.
Dans le ciel, la capsule Apollo poursuit le tour de la Lune avec à son bord le troisième homme de l'équipage, Michaël Collins. Neil Armstrong avait été désigné pour être le premier à marcher sur la Lune car il était un civil et non un militaire comme ses deux compagnons.
Le séjour sur le sol lunaire est bref, deux heures et demie à peine, le temps de prendre quelques photos souvenir et de ramasser quelques cailloux. De retour sur la Terre après un peu plus de 8 jours d'absence, les astronautes rapportent 20 kg d'échantillons de minéraux lunaires.
Cette onzième mission du programme Apollo rehausse le prestige des États-Unis qu'avaient terni la guerre froide, l'engagement au Viêt-nam et la lutte des Noirs contre la ségrégation raciale. Elle puise son origine dans la rivalité entre Américains et Soviétiques.
L'équipage d'Apollo XI (1969) : de gauche à droite, Neil Armstrong, Michaël Collins et Edwin Aldrin (DR)
Cinq missions Apollo vont succéder à la mission d'Armstrong et Aldrin jusqu'au 14 décembre 1972. Depuis lors, personne n'est revenu sur la Lune marcher sur les traces laissées ce jour-là par le cosmonaute Eugen « Gene » Cernan...

Neil Armstrong
( 5 août 1930 - 25 août 2012)



Biographie Neil Armstrong
Neil Armstrong est le premier homme à avoir posé le pied sur la Lune, dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969, à 3h56 (heure française). À l'adresse d'un milliard de téléspectateurs terriens, il lance la phrase ci-après, préalablement mûrie par des spécialistes de la communication : « Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité ». Il est rejoint un quart d'heure plus tard par Edwin « Buzz » Aldrin.
Avec une formation d'ingénieur en aéronautique, Neil Armstrong a participé d'abord à la guerre de Corée comme aviateur dans l'United States Navy. De retour dans le civil, il est ensuite devenu pilote d'essai à la base Edwards (Californie) avant d'être recruté par la NASA en 1962.
Il effectue son premier vol spatial en 1966 aux commandes de Gemini 8, assure l'arrimage avec un vaisseau inhabité et témoigne dès ce moment-là d'un sang-froid à toute épreuve qui lui vaut d'être surnommé « Ice Commander » (« commandant de glace »). Après la mission Apollo XI, d'un naturel discret et modeste, il a poursuivi à la NASA une paisible carrière de professeur de technologie

11 septembre 1973Mort tragique de Salvador Allende

Le 11 septembre 1973, au Chili, le gouvernement d'Unité Populaire est renversé dans des conditions dramatiques. Le président socialiste Salvador Allendeélu trois ans plus tôt, est conduit au suicide.
C'est pour ce pays prospère de dix millions d'habitants la fin d'une pratique démocratique vieille de plusieurs décennies qui lui a valu le surnom autrefois élogieux de « Prusse de l'Amérique du sud » ou encore de « Suisse de l'Amérique du Sud ».
André Larané
La Moneda en flammes après le bombardement par l'aviation, Santiago-du-Chili, 11 septembre 1973

L'armée s'insurge

Salvador Allende est le premier marxiste latino-américain élu démocratiquement. Il ne doit cependant son élection à la présidence le 4 septembre 1970, qu'à la division de ses adversaires. 
À la tête d'une coalition hétéroclite qui va des radicaux centristes à l'extrême-gauche révolutionnaire et violente, il voit se dresser en face de lui une droite qui réunit la bourgeoisie mais aussi une fraction des ouvriers victimes des désordres économiques. 
En avril 1973, les étudiants de l'Université catholique de Santiago applaudissent les grévistes de la grande mine de cuivre d'El Teniente ! Plus grave encore, le 29 juin 1973, un groupe d'officiers tente de se mutiner à la tête du principal régiment de blindés de Santiago.
Le 23 août 1973, humilié et découragé, le général Carlos Prats, fidèle soutien du gouvernement, remet sa démission et Salvado Allende appelle Augusto Pinochet (58 ans) à le remplacer à la tête de l'armée de terre. Le président ne voit plus d'autre issue que dans un référendum mais on ne lui laissera pas le temps de l'organiser.
À peine deux semaines plus tard, les commandants de l'armée de l'air et de la marine décident de mettre un terme par la force à l'expérience socialiste. Non sans peine, le 9 septembre, ils persuadent le général Pinochet de se joindre à la junte.
Le matin du 11 septembre 1973, des unités de la marine neutralisent le port de Valparaiso. Peu après, à Santiago-du-Chili, les soldats investissent le palais présidentiel de La Moneda, construit en 1806.
Salvador Allende, coiffé d'un casque, observe les avions bombardant la MonedaVers midi, l'aviation bombarde le palais et les soldats y pénètrent enfin.
Après une allocution désespérée à la radio, le président demande à ses défenseurs de quitter les lieux. Resté seul, il se suicide d'une rafale de mitraillette. Il a 65 ans.
La junte militaire proclame l'état de siège dans tout le pays et dissout les partis. Dans les jours qui suivent, 45 000 personnes suspectes de sympathies marxistes sont raflées et concentrées dans le sinistre stade de Santiago (*).
Trois mille d'entre elles disparaissent tragiquement dans les geôles militaires ; beaucoup sont torturées avant d'être exécutées de diverses façons comme d'être lâchées du haut d'un avion dans l'océan !
200 000 Chiliens se sentant menacés prennent les chemins de l'exil.
Ce déchaînement de violence sadique vaudra un quart de siècle plus tard une inculpation de crime contre l'humanité à Augusto Pinochet.
Arrestations dans la rue à Santiag-du-Chili, 11 septembre 1973

La dictature en marche

Contre toute attente, le commandant de l'armée de terre a réussi à prendre l'ascendant sur ses homologues de l'air et de la marine. Animé par une immense soif de revanche, il utilise la violence pour asseoir son pouvoir sur le pays.
Après avoir laissé pendant quelques jours les militaires se défouler, il confie la police politique à un organisme à sa dévotion, la DINA (Dirección de Inteligencia Nacional). Celle-ci, dans les années suivantes, va méticuleusement traquer les opposants, au Chili et à l'étranger.
Le 30 septembre 1974, le général Carlos Prats et son épouse sont tués dans un attentat à la voiture piégée à Buenos Aires. Deux ans plus tard, le 21 septembre 1976, à Washington, c'est le tour d'Orlando Letelier, économiste et ministre des Affaires étrangères de Salvador Allende.
Augusto José Ramón Pinochet Ugarte assiste à un Te Deum en 1973 (Valparaíso,  25 novembre 1915 - Santiago, 10 décembre 2006)En attendant, le nouveau président de la République appelle à ses côtés de jeunes économistes diplômés de l'Université de Chicago, les «Chicago Boys», pour remettre l'économie sur ses pieds. Ils vont y réussir en appliquant à la lettre les recettes libérales de l'économiste américain Milton Friedman.
Les entreprises nationalisées par les présidents précédents sont restituées à leurs anciens propriétaires cependant que sont privatisées de grandes entreprises publiques comme l'Entreprise nationale d'électricité. Le contrôle des prix est aboli, les barrières douanières abaissées, les investissements étrangers encouragés.
La croissance économique ne tarde pas à s'accélérer mais c'est au prix d'une extrême aggravation des inégalités et de la pauvreté.
En 1980, Augusto Pinochet, soucieux de légitimer son pouvoir, appelle ses concitoyens à ratifier par plébiscite une nouvelle Constitution.
Le 5 octobre 1988, enfin, le « chef suprême de la Nation » met son pouvoir en jeu à l'occasion d'un référendum. Cette fois, l'URSS étant à l'agonie, il n'est plus d'aucune utilité pour Washington, qui n'a plus à craindre les menées soviétiques en Amérique latine. 54% des Chiliens se prononcent contre la prolongation du mandat de Pinochet.

Fin de règne

Augusto Pinochet quitte donc la présidence de la République le 11 mars 1990... tout en conservant huit ans encore le commandement de l'armée de terre ! Lentement, le Chili sort de la dictature et renoue avec ses traditions démocratiques.
Sénateur à vie, l'ancien dictateur est arrêté le 16 octobre 1998, lors d'un voyage à Londres, suite à une poursuite engagée par le juge espagnol Baltazar Garzon pour crime contre l'humanité. Il regagne le Chili après 503 jours de détention.
Il meurt le 10 décembre 2006, richissime mais honni par la plupart de ses concitoyens... Pendant ce temps, à La Havane (Cuba), un autre dictateur (Fidel Castro) arrive paisiblement au terme d'un demi-siècle de pouvoir ininterrompu.
Le Plan Condor
Le coup d'État de Pinochet, au Chili, coïncide avec un spectaculaire recul de la démocratie en Amérique du Sud. Des dictatures militaires prospèrent aussi au Brésil, en Bolivie, au Paraguay, en Uruguay, en Argentine…
Elles bénéficient du discret soutien des États-Unis, qui se remettent mal de leur échec au Vietnam et sont effrayés par les émules de Fidel Castro et Mao Zedong (Montonerosen Argentine, Tupamaros en Uruguay, Sentier lumineux au Pérou, FARC en Colombie…).
Dans le cadre d'un Plan Condor, les polices secrètes de ces régimes dictatoriaux coopèrent pour éliminer leurs opposants. Mais après le scandaleux attentat contre Orlando Letelier, le président américain Jimmy Carter leur retire son soutien. L'existence du Plan Condor a été révélée en 1992 par l'ouverture des archives du dictateur paraguyen Alfredo Stroessner.

Notre époqueSalvador Allende ( 26 juin 1908 - 11 septembre 1973)

Élection contestée de Salvador Allende


Le 4 septembre 1970, le socialiste Salvador Allende est élu président de la République du Chili. Il n'obtient cependant que 37% des voix avec une coalition fragile qui va du centre à l'extrême-gauche maoïste. Le reste des voix se partage entre ses deux adversaires de droite.
L'hostilité de l'opposition au président ne cessera de se renforcer jusqu'à sa mort tragique, trois ans plus tard…
André Larané
Biographie Salvador Allende
Né le 26 juin 1908 dans une riche famille de la bourgeoisie franc-maçonne du Chili, Salvador Allende suit une formation de médecin tout en s'engageant en politique. Il participe à vingt ans, en 1933, à la fondation du Parti socialiste chilien.
En 1939, il devient ministre de la Santé dans un gouvernement de Front populaire et tente d'imposer par la loi la stérilisation des malades mentaux !... Avant d'être mise en oeuvre par Hitler et donc disqualifiée, cette démarche eugéniste était en effet présentée par les milieux progressistes, de la Suède au Chili, comme une évidence.
Il échoue une première fois à l'élection présidentielle en 1952, à la tête d'une coalition de gauche, le FRAP (Front d'action populaire), puis une nouvelle fois (d'extrême justesse) en 1958. Il se console avec la présidence du Sénat où se fait jour son sens du dialogue et du compromis.
Une troisième fois candidat à la présidence en 1964, il échoue face à Eduardo Frei. La quatrième tentative, le 4 septembre 1970, sera la bonne.

De la droite réformiste à la gauche révolutionnaire

Le 26 février 1964, Eduardo Frei, candidat démocrate-chrétien, est élu à la présidence de la République sur un programme réformiste qui a les faveurs de l'Église, la «Révolution dans la liberté» (partage des terres, nationalisation des mines de cuivre qui font la richesse du pays...).  
Le nouveau président établit aussi des relations diplomatiques avec Fidel Castro, toutes choses qui ont l'heur d'irriter le patronat chilien et plus encore les États-Unis. Dans le même temps, ses réformes entraînent une surenchère à gauche où se développent des mouvements révolutionnaires violents d'inspiration guévariste, trotskyste ou maoïste, tel le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire).
Élection d'Eduardo Frei à la présidence du Chili le 26 février 1970
En prévision des élections suivantes, Salvador Allende prend la tête d'une coalition de gauche, l'Unité populaire (UP), qui va du parti radical (centre réformiste) à cette extrême gauche révolutionnaire en passant par les communistes. Le parti socialiste de Salvador Allende se situe lui-même plus à gauche que le parti communiste et aspire à rien moins qu'à la rupture avec le capitalisme.
Le 4 septembre 1970, il est élu à la présidence de la République avec 36,3% des suffrages, face à deux candidats de droite : Jorge Alessandri, candidat du Parti national, qui a obtenu 35% des suffrages, et le démocrate-chrétien Radomiro Tomic (27,8% des suffrages), lâché par le patronat et les États-Unis.
En l'absence de majorité absolue et faute d'un deuxième tour qui départagerait les deux candidats arrivés en tête, la Constitution confie au Sénat le soin d'arbitrer l'élection. C'est ainsi que les sénateurs démocrates-chrétiens joignent leur voix à la gauche pour valider l'élection de Salvador Allende. Ils espèrent la poursuite des réformes d'Eduardo Frei dans le respect des règles démocratiques.
Pour la première fois, un marxiste accède par les urnes à la tête d'un pays d'Amérique latine. C'est un électrochoc dans l'opinion internationale et en particulier dans la gauche française, où l'on se prend à rêver à l'impensable : l'établissement d'une société communiste par la voie constitutionnelle...

Une présidence fragile

En dépit d'un électorat minoritaire et d'une coalition hétérogène, les premiers mois du nouveau président sont euphoriques. Aux élections municipales d'avril 1971, la gauche remporte 49,75% des suffrages.
La nationalisation des mines de cuivre, engagée par le précédent président, est votée à l'unanimité. Considérant les profits exorbitants réalisés par les anciens propriétaires, les parlementaires s'abstiennent de les indemniser. Les autres grandes entreprises du pays sont également nationalisées. La réforme agraire est menée à son terme. Les salaires sont augmentés et les prix bloqués.  
– L'extrême-gauche contre Allende :
Ces mesures sociales de Salvador Allende sont toutefois jugées trop modérées par  l'extrême-gauche révolutionnaire (MIR), qui s'engage dans l'action violente.  Le 8 juin 1971, un commando assassine l'ancien ministre de l'Intérieur d'Eduardo Frei, Edmundo Perez Zujovic. 
Dans le sud du pays, contre l'avis des communistes eux-mêmes, des militants exproprient d'office les propriétaires terriens en-dehors de toute légalité. Les propriétaires se défendent tant bien que mal avec l'aide d'un groupe paramilitaire d'extrême-droite (« Patrie et Liberté »).
La relance de la consommation populaire et le blocage des prix entraînent d'autre part de premières pénuries. Les prix flambent et le marché noir s'installe.
Le pays est bientôt paralysé par des grèves à répétition, dont celle des camionneurs, qui paralysent le pays pendant trois semaines, en octobre 1972, en bloquant la route panaméricaine, colonne vertébrale qui court du nord au sud sur près de quatre mille kilomètres.
En novembre 1972, Fidel Castro s'en vient visiter le Chili pendant plusieurs semaines, distribuant ses conseils à tout va, au risque d'irriter les Chiliens. À peine est-il parti que les ménagères descendent dans la rue en agitant des casseroles vides pour protester contre les pénuries alimentaires.
– La droite contre Allende :
Salvador Allende doit simultanément faire face à une opposition de droite majoritaire au Parlement. Elle est soutenue en sous-main par les agents secrets de la CIA américaine et financée par les multinationales implantées dans le pays, au premier rang desquelles figure le trust de télécom ITT.
Le président américain Richard Nixon et son Secrétaire d'État Henry Kissinger, empêtrés dans le bourbier vietnamien, craignent la réédition d'un coup d'État prosoviétique à la façon de Fidel Castro, à Cuba, dix ans plus tôt. Ils appellent au boycott du cuivre chilien. Le prix du minerai s'effondre, ce qui détériore la balande commerciale du pays. 
L'extrême-droite commet un attentat meurtrier contre le commandant en chef de l'armée de terre, le général René Schneider, fidèle soutien du président.
– L'armée au secours d'Allende :
Le général chilien Carlos Prats (né le 24 février 1915 - assassiné le 30 septembre 1974)Pour faire face aux menaces qui l'assaillent de toutes parts, Salvador Allende appelle les militaires à son secours.
Se méfiant à juste titre de l'armée de l'air et de la marine, aux traditions aristocratiques, il se repose sur l'armée de terre, légitimiste et au recrutement plus populaire.
Il lui donne un nouveau commandant en chef en la personne du général Carlos Prat (57 ans). Celui-ci nomme à ses côtés, comme chef d'état-major, un général falot de 58 ans, peu suspect d'activisme, issu d'un milieu populaire et franc-maçon comme le président, un certain Augusto Pinochet.
En novembre 1972, Carlos Prats devient ministre de l'Intérieur tandis que Pinochet le supplée à la tête de l'armée de terre comme chef d'état-major.
Aux élections législatives du 27 mars 1973, l'UP (gauche) obtient le score appréciable de 43,9% des suffrages. Carlos Prats et les autres militaires du gouvernement sont remplacés par des civils mais le pays est désormais coupé en deux.
La démocratie-chrétienne se rapproche du Parti national et il s'en faut de peu que la droite parlementaire n'arrive à réunir la majorité des deux tiers qui lui permettrait de destituer le président. 
En avril 1973, les grévistes de la mine de cuivre d'El Teniente manifestent contre le gouvernement avec les étudiants de l'Université catholique de Santiago ! Plus grave encore, le 29 juin 1973, un groupe d'officiers tente de se mutiner à la tête du principal régiment de blindés de Santiago.
Le 9 août 1973, Salvador Allende rappelle les militaires au gouvernement. Il nomme Carlos Prats au ministère de la Défense mais dès le 23 août suivant, celui-ci, humilié et découragé, démissionne de toutes ses fonctions. Il est remplacé par Augusto Pinochet à la tête de l'armée de terre. 
Le président ne voit plus d'autre issue que dans un référendum qui lui permettrait, en cas d'échec, de démissionner avec les honneurs. Mais Pinochet, qui a rejoint le camp des putschistes, ne lui laissera pas le temps de l'organiser.
Le 11 septembre 1973, il supervise un soulèvement militaire qui conduit Salvador Allende au suicide et plonge le Chili dans la terreur.

Konrad Adenauer (1876 - 1967)Le fondateur de l'Allemagne fédérale

Konrad Adenauer naît dans une famille de la petite bourgeoisie catholique de Cologne. Son père est greffier au tribunal. Avocat, le jeune Konrad entre en politique au Zentrum, le grand parti catholique, et devient bourgmestre de sa ville en 1917. Il manque de peu de devenir chancelier en 1926.
Révoqué par le ministre de l'Intérieur Göring dès l'accession de Hitler au pouvoir, il est arrêté à deux reprises par la Gestapo et placé en résidence surveillée.
À la fin de la guerre, les Américains le rétablissent dans ses fonctions de bourgmestre de Cologne. Il revient sur le devant de la scène en créant le parti chrétien-démocrate (Christlich Demokratische Union Deutschlands, CDU) dont il deviendra le président.
Il préside aussi à la nouvelle Constitution de la République fédérale allemande (RFA) et en devient le premier chancelier le 15 septembre 1949 (il est élu par le Bundestag à une voix de majorité).
Il constitue un gouvernement de coalition avec les libéraux du FDP et nomme Ludwig Erhard, le père du miracle économique allemand, au ministère de l'Économie.
Catholique, libéral, atlantiste et ardent pro-européen, il se montre peu soucieux de hâter la réunification avec l'Allemagne orientale sous occupation soviétique, qui évoque pour lui la Prusse luthérienne et bismarckienne.
Il obtient la pleine intégration de l'Allemagne fédérale dans l'alliance de l'OTAN et signe avec le président Charles de Gaulle le traité de l'Élysée, le 22 janvier 1963, qui consacre la réconciliation entre les deux nations. Mais il ne peut empêcher le Bundestag de voter le 15 juin 1963 un préambule qui viole l'esprit du traité en faisant des États-Unis et du Royaume-Uni les interlocuteurs et les alliés privilégiés de l'Allemagne.
Usé, Konrad Adenauer démissionne le 15 octobre 1963 et laisse la chancellerie à son ministre de l'Économie, Ludwig Erhard, l'artisan du «miracle économique» allemand.
Konrad Adenauer (Cologne, 5 janvier 1876 - Rhöndorf, 19 avril 1967)

Gamal Abd el-Nasser (1918 - 1970)Un héros pour l'Égypte



Gamal Abdel Nasser jeune (15 janvier 1918 - 28 septembre 1970)Né le 15 janvier 1918 dans la famille d'un modeste fonctionnaire égyptien, Gamal Abd el-Nasser est le premier dirigeant issu du peuple qu'ait eu l'Égypte depuis... plus de deux mille ans.
Jeune officier, il devient un héros de la guerre contre Israël. Le 20 octobre 1948, lors de la bataille de Fallouga, il doit se rendre à l'ennemi avec son unité mais bénéficie des honneurs militaires de la part des officiers israéliens en raison de son courage et de sa résistance remarquable. Cet exploit lui vaut l'admiration de ses concitoyens.
Indigné par la corruption du gouvernement monarchique et son allégeance aux Britanniques, Nasser fonde le mouvement progressiste des « Officiers libres » et prépare le renversement du régime en accointance avec le mouvement islamiste des « Frères musulmans »... auquel tout l'oppose par ailleurs.
Jeanne Lafont
Gamal Abdel Nasser a Mansoura, en 1960 (15 janvier 1918 - 28 septembre 1970)

La conquête du pouvoir

Dans la nuit même du 22 au 23 juillet 1952, tous les points névralgiques de la capitale sont occupés par les insurgés. Le coup d'État est un succès. Le roi Farouk 1er est renversé.
Vainqueur du bras de fer qui l'oppose à la monarchie, Nasser se sent cependant encore trop jeune et trop peu connu pour apparaître à l'avant-scène. Il fait réveiller le général Mohamed Naguib (41 ans), un aîné plus connu et plus prestigieux que lui, et lui remet le commandement en chef des armées et la présidence du Conseil de la Révolution, qui dirige les Officiers libres.
Homme intègre et sympathique, au demeurant très populaire, Néguib n'a ni l'étoffe ni l'ambition d'un chef. Il rêve d'un régime parlementaire à l'anglaise tandis que Nasser oeuvre pour une dictature de salut public, avec un parti unique dont il serait bien évidemment le guide.
À la manœuvre, Nasser impose aussitôt une réforme agraire majeure par laquelle il confisque les domaines royaux, limite la grande propriété foncière et permet à un million de petits paysans de racheter à des conditions avantageuses les terres des grands féodaux. Il impose aussi les militaires à tous les rouages de l'État.
Nasser et l'ambassadeur britannique Ralph Stevenson, 20 octobre 1954 (DR)Quand la République est proclamée, Naguib en devient le président et bientôt aussi le Premier ministre. Mais il se montre incapable de faire le tri entre les factions qui se disputent le pouvoir.
Il ne tarde pas à entrer en conflit avec les jeunes Officiers libres groupés autour de Nasser, qui le jugent trop accommodant avec la confrérie islamiste des Frères musulmans.
Le 19 octobre 1954, après de longues négociations, Nasser obtient des Britanniques qu'ils retirent leurs troupes du canal de Suez dans un délai de vingt mois. Ainsi le pays retrouve-t-il sa souveraineté après deux millénaires d'assujettissement à l'étranger ! Une semaine plus tard, à Alexandrie, devant une foule enthousiaste Nasser s'en félicite. C'est alors qu'un militant de la confrérie des Frères musulmans tire huit fois sur lui... et le rate. Sa popularité atteint le zénith !
Le 14 novembre 1954, il peut enfin déposer Naguib et devient le chef absolu de l'Égypte. Élu président de la République le 25 juin 1956 avec plus de 99% des voix, il prend le titre de « raïs » (président ou chef, d'après un mot arabe qui désignait autrefois un dignitaire ottoman). Il peut dès lors installer un pouvoir dictatorial selon ses vues, adossé à l'armée et à une police politique redoutable.
Mohamed Naguib et Gamal Abd el-Nasser

Le champion des opprimés

Le nouveau chef de l'Égypte s'attire très vite une immense popularité parmi ses concitoyens les plus humbles. Il s'adresse à la population dans sa langue de tous les jours et non en arabe littéraire. Fidèle à ses origines, il a aussi la réputation de manger des galettes de fèves comme tous les Égyptiens modestes. Musulman à la piété discrète, il tient la religion en lisière et jamais n'invoque l'islam.
Il promet aux Égyptiens mais aussi aux foules du tiers monde (le mot vient de faire son apparition) une revanche sur les anciennes puissances coloniales. Il est accueilli en leader du monde arabe à la conférence des non-alignés de Bandoeng et offre une base arrière aux chefs du FLN en lutte pour l'indépendance de l'Algérie
Comprenant que son aura est liée au poids économique de son pays, il projette la construction d'un grand barrage à Assouan, en vue d'étendre l'irrigation et produire de l'électricité. 
Par la voix du Secrétaire d'État John Foster Dulles, les États-Unis conditionnent leur aide financière à une mise sous tutelle des finances de l'État, selon un schéma qui, au XIXe siècle, a conduit à l'asservissement de l'Égypte et de plusieurs autres pays (Tunisie, Chine...). Aux États-Unis même, le lobby cotonnier milite contre le barrage, dans la mesure où il pourrait encourager la concurrence du coton égyptien !
Décontenancé, le raïs a l'idée de financer son barrage avec les redevances du canal de Suez et, le 26 juillet 1956, dans un discours retentissant, à Alexandrie, fait part de sa décision de le nationaliser en indemnisant les actionnaires français et britanniques. À vrai dire, sa décision n'a proprement rien de révolutionnaire. Les Occidentaux eux-mêmes recourent à des nationalisations et celle du canal doit de toute façon survenir à l'échéance de la concession, en 1968, soit huit ans plus tard.
Mais Britanniques et Français prennent la mouche. Sans doute ne supportent-ils pas cet affront, venant après celui de l'Iranien Mossadegh. Ils encouragent Israël à attaquer l'Égypte et envahir le Sinaï le 29 octobre 1956. Eux-mêmes proposent leur « médiation »et larguent des parachutistes sur le canal une semaine plus tard, sous le prétexte de séparer les belligérants.
Devant la réprobation internationale et surtout le ton comminatoire de leur allié américain, pourtant à l'origine du drame, ils se replient piteusement et transforment de ce fait la défaite militaire de Nasser face à Israël en éclatante victoire politique.
Le raïs se garde toutefois d'avouer à ses concitoyens qu'il a concédé aux Israéliens le droit d'emprunter le détroit de Charm el-Cheik, au débouché du golfe d'Akaba. Des Casques bleus de l'ONU doivent garantir sur place, au Sinaï, la libre circulation des navires. C'est un coup de canif dans la souveraineté de l'Égypte.
Diabolisé par les Occidentaux, il surmonte sa haine des communistes et se rapproche de l'URSS. Il équipe son armée d'armes tchèques (en fait soviétiques) et obtient des Soviétiques leur concours pour la construction du barrage d'Assouan.
À l'intérieur, il élimine toute forme d'opposition, impose un parti unique, l'Union socialiste arabe, et traque les Frères musulmans jusqu'à faire pendre leur chef. À la faveur de la guerre contre Israël, il expulse les Européens et fait aussi interner les juifs égyptiens qui, jusque-là, cohabitaient sereinement avec leurs concitoyens ; promptement expulsés, la plupart rejoignent Israël et vont renforcer son potentiel militaire !

Échecs de la renaissance arabe

Nasser, premier leader égyptien issu du peuple, juge dès lors que la vallée du Nil n'est pas à la hauteur de ses ambitions. Il veut dès lors incarner la renaissance du nationalisme arabe.
Il promeut le panarabisme, un mouvement sans connotation religieuse qui prône la réunion politique de tous les Arabes. Son discours reçoit l'aval de Michel Aflak, un Syrien à l'origine du parti de la renaissance arabe, le parti Baas, qui se veut laïc, nationaliste et socialiste.
C'est ainsi que le 1er février 1958, l'Égypte et la Syrie annoncent leur fusion au sein d'une République Arabe Unie (RAU). C'est la reproduction de l'empire de Saladin... Mais le roi Fayçal d'Arabie séoudite, allié des États-Unis, mobilise contre Nasser et ses alliés soviétiques tous les gouvernants arabes hostiles au panarabisme. 
L'union ne dure guère. Dès octobre 1961, les Syriens, exacerbés par l'arrogance de leurs partenaires, dissolvent la fédération. Les Égyptiens installés en Syrie se voient chassés sans ménagement.
Il s'ensuit un durcissement brutal de la dictature. Nasser craint en effet que la bourgeoisie cosmopolite et éclairée du Caire et d'Alexandrie ne rejoigne la bourgeoisie de Damas dans l'opposition à son régime. À titre préventif, il nationalise toutes les entreprises importantes du pays et en confie la direction à l'armée. Tandis que les élites quittent à la hâte le pays, l'économie sombre dans le marasme.
Nasser et Khrouchtchev inaugurent le barrage d'Assouan le 16 mai 1964, en présence d'Ahmed Ben Bella et Salam Aref (DR)Pour ne rien arranger, le raïs envoie des troupes combattre au Yémen, à la pointe de la péninsule arabe, où l'imam a été renversé le 27  septembre 1962 par un colonel émule du raïs égyptien. La guerre civile entre républicains et royalistes entraîne l'intervention aux côtés de ces derniers du roi Fayçal d'Arabie séoudite. Les troupes égyptiennes, 60 000 hommes soit le quart des effectifs de l'armée, ne tardent pas à s'enliser dans ce conflit fratricide qui va durer cinq ans, jusqu'à ce qu'éclate la guerre des Six Jours entre Israël et ses voisins.
Ce nouveau conflit est provoqué par Nasser lui-même, qui ordonne la fermeture du golfe d'Akaba, seul débouché maritime israélien vers la mer Rouge et l'océan Indien. Il débouche sur une victoire écrasante d'Israël et une humiliation toute aussi écrasante du raïs. Dès le 9 juin, il annonce son retrait de la vie politique. Dans tout le monde arabe, c'est la consternation. Les foules, nullement rancunières, réclament son retour. Il ne se fait pas trop longtemps prier et revient sur sa décision dès le lendemain. 
Néanmoins très affaibli, Nasser doit composer au sommet arabe de Khartoum, le 31 octobre 1967, avec ses anciens rivaux et notamment le roi Fayçal d'Arabie séoudite. Il accepte de retirer ses troupes du Yémen. Ses échecs flagrants, en dépit de sa popularité intacte, consacrent la faillite du panarabisme laïc et ouvre un boulevard aux idéologies islamistes promues en premier lieu par les Séoudiens.
Le roi Fayçal d'Arabie et le président Gamal Abdel Nasser assistent à la poignée de main entre Yasser Arafat et le roi Hussein de Jordanie, Le Caire, 28 septembre 1970 (DR)

Un désastre aux allures d'apothéose

Gamal Abdel Nasser trouve encore la force, au Caire, en présence du roi Fayçal, de réconcilier le roi Hussein de Jordanie et le chef charismatique de l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine), Yasser Arafat, après que le premier a réprimé une insurrection palestinienne au prix de plusieurs milliers de morts (« Septembre Noir »).
Il meurt d'une crise cardiaque dans la nuit qui suit cette conférence, le 28 septembre 1970. Il a 52 ans. Sa disparition soulève une émotion considérable en Égypte et dans l'ensemble du monde arabe. Cinq millions de personnes accompagnent sa dépouille vers sa dernière demeure. 
Le vice-président Anouar el-Sadate, qui a participé avec lui au renversement de la monarchie, lui succède avec des pouvoirs tout aussi dictatoriaux, après avoir eu soin d'éliminer ses partisans avec l'appui des Frères musulmans !
En douceur, il s'éloigne de l'URSS, libéralise l'économie égyptienne, obtient une demi-victoire face à Israël dans la guerre du Kippour et, fort de ce succès, conclut la paixavec son voisin. Cela lui vaut de recevoir le Prix Nobel de la Paix avec le Premier ministre israélien Menahem Begin et le président américain Jimmy Carter... mais aussi d'être assassiné lors d'une parade militaire par des officiers de la mouvance des Frères musulmans.

jeudi 12 juillet 2018

La grande épopée des transatlantiques françaisLigne Le Havre – New York

Ils s’appelaient FranceNormandieÎle de France… En leur temps, ces paquebots d’exception incarnèrent l’orgueil de tout un pays et tissèrent un lien intime avec Le Havre, leur port d’attache. Durant plus d’un siècle, la ville normande fut en effet, pour des millions de voyageurs, une porte d’accès privilégiée au Nouveau Monde.
Petite histoire pleine de nostalgie, d’une grande Histoire maritime.
Stéphane William Gondoin
Le Napoléon III, futur Ville du Havre, affiche de Louis Lebreton,1866, DR.

Rattraper le temps perdu

Dans les années 1830, les Anglais ouvrent leurs premières traversées régulières entre la Grande-Bretagne et le continent américain. En 1840, Samuel Cunard, fondateur de la célèbre compagnie qui portera plus tard son nom, inaugure la ligne Liverpool-Halifax-Boston. Le Britannia, paquebot (*) à coque en bois d’une soixantaine de mètres de long, propulsé à la vapeur, la dessert d’abord seul. Il est rejoint au fil des ans par des unités de plus en plus performantes, assurant aux armateurs de « Sa Gracieuse Majesté » la suprématie dans l’Atlantique Nord.
Les frères Pereire, fondateurs de la Compagnie Générale Transatlantique, Le Monde illustré, éd. du 21 février 1863, Paris, BnF, Gallica.En 1861, la France de Napoléon IIIprend conscience de son retard dans le domaine maritime et décide de se lancer à son tour à la conquête de l’océan. Les concessions des lignes Le Havre-New York et Saint-Nazaire-Panama sont remportées par la Compagnie Générale Maritime, bientôt rebaptisée Compagnie Générale Transatlantique (C.G.T., la Transat en abrégé), appartenant aux frères Émile et Isaac Pereire, deux hommes d’affaires très impliqués dans les transports.
Le Washington, un vapeur de 105 m de long propulsé par des roues à aubes, construit dans un chantier naval écossais, entame sa croisière inaugurale le 15 juin 1864 et ouvre la liaison mythique entre Le Havre et New York.
Le Washington dans sa configuration originelle, avec ses roues à aubes et encore avec une mâture lui permettant d’avancer à la voile en cas d’avarie moteur, Le Monde illustré, éd. du 25 juin 1864, Paris, BnF, Gallica.
Un quotidien décrit un départ dans l’enthousiasme général : « La sortie du transatlantique s’est effectuée d’une manière très heureuse. La foule assemblée sur les quais l’a salué sous les vivats » (Le Figaro, 17 juin 1864). C’est le début d’une longue tradition locale : durant des décennies, les Havrais se déplaceront en masse pour saluer « leurs » paquebots à chaque entrée ou sortie.
La traversée du Washington dure 13 jours et demi, avec une escale de 24 heures à Brest. La Transat veut vite étoffer sa flotte et doit pour cette raison commander certains de ses bateaux au Royaume-Uni. Mais l’une des clauses d’exploitation des lignes l’oblige à faire fabriquer au moins cinq unités en France.
L'Impératrice Eugénie, rebaptisé Atlantique après la chute de l'empereur Napoléon III, collection Ecomusée de Saint-Nazaire, DR.
Après avoir envisagé un temps le recours aux Forges & Chantiers de la Méditerranée, les frères Pereire optent en 1861 pour la création de leur propre chantier naval, à Penhoët, près de Saint-Nazaire. Il s’agit de l’ancêtre des actuels Chantiers de l’Atlantique, qui produisent aujourd’hui encore les plus beaux paquebots du monde. On hésite un moment entre propulsion par roues ou par hélices. Cette dernière s’avérant finalement plus efficace, on ne construit plus de transatlantiques à roues après 1866 et l’on modifie l’un après l’autre les anciens modèles.
L’effondrement du Second Empire et la guerre de 1870-1871 suspendent temporairement le trafic. Certains vaisseaux changent de nom dans l’affaire, histoire de bien marquer la transition entre les régimes : Napoléon III devient par exemple Ville du Havre et Impératrice Eugénie est rebaptisée Atlantique. Même les bateaux font parfois de la politique…
La Bourgogne entrant dans le port du Havre, Bibliothèque du Congrès, Washington.

Une impitoyable compétition internationale

Au début des années 1880, l’armada de la Transat vieillit et la compagnie se lance dans un vaste programme de remplacement. Une nouvelle génération de paquebots apparaît : avec des tonnages croissants, ils sont plus puissants, plus rapides, en un mot plus modernes.
La Normandie entrant au havre, (ligne Le Havre - New York), 2 mâts, 2 cheminées, imprimerie-photo Aron Frères à Paris, 1883. La Normandie (I) ouvre le bal en 1883 : longue de plus de 140 m, elle est capable d’emporter environ 1 100 passagers répartis en trois classes. Raffinement technologique suprême, elle dispose à bord de… l’éclairage électrique ! Dans les niveaux supérieurs, 157 privilégiés profitent du confort offert par la première classe ; 866 personnes, principalement des immigrants quittant leur patrie en quête d’une existence meilleure, s’entassent pour leur part dans l’entrepont.
Normandie sert de modèle à plusieurs vaisseaux portant le nom de différentes provinces françaises, lancés jusqu’en 1893 : ChampagneBourgogneGascogneBretagne… Mais la compétition féroce que se livrent les principales compagnies mondiales les rend dépassés en quelques années. Anglais et Allemands notamment, lancent des unités toujours plus grandes et rapides, comme par exemple le SS (*) Kaiser Wilhelm der Grosse (200,1 m) pour les Brêmois de la Norddeutscher Lloyd, ou le RMS (*) Oceanic(215 m) de la White Star Line, basée à Liverpool.
Transatlantique la Provence accostant au quai d’escale, avec sa gare maritime spécialement construite en 1906-1907 pour accueillir des paquebots plus importants, © collection Stéphane William Gondoin.
Dans cette course au gigantisme, la Transat doit composer avec un handicap considérable : en leur état actuel, les infrastructures havraises ne peuvent recevoir de navires trop imposants.
Pour tenter de rester dans le jeu, la compagnie française se dote de la Lorraine (1900) et de la Savoie (1901), atteignant 170 m, puis de la Provence en 1906 (190 m), premier paquebot à posséder à bord une précieuse TSF (Télégraphie Sans Fil), lui permettant de communiquer depuis n’importe quel point de l’Atlantique, gage supplémentaire de sécurité. Dans le même temps, on adapte l’entrée du port du Havre et on installe un quai d’escale en eau profonde, avec une nouvelle gare maritime inaugurée en 1907.
L’Olympic (à gauche) et le Titanic (à droite), 6 mars 1912.Et le temps presse, car les Anglais de la White Star Line annoncent la mise en service prochaine de trois géants de 269 m de long : OlympicBritannic et… Titanic ! En réponse, la Transat passe commande aux chantiers de Penhoët de France (deuxième du nom). Avec ses 217 m, il n’est pas question pour le nouveau fleuron de la C.G.T. de rivaliser avec les monstres produits par les industries britannique et allemande.
Comme on l’avait déjà commencé avec la Provence, on cherche plutôt sur France à séduire une riche clientèle, notamment américaine, en lui offrant un aperçu du luxe à la française, ce qui lui vaudra le surnom de « Versailles de l’Atlantique ». Logés dans des suites ou des cabines dotées de tout le confort moderne, les passagers de première classe profitent du faste du grand salon Louis XIV, du salon mauresque, du raffinement de la cuisine servie dans la splendide salle à manger. Pour les immigrants en revanche, c’est toujours direction l’entrepont… 
Compagnie Générale Transatlantique, France, affiche d'Albert Sébille, © Photo RMN-Grand Palais - J.-G. Berizzi, DR. L'agrandissement montre le Salon Louis XIV,  photographie de Georges-Clerc Rampal, 1913, université de Washington, États-Unis.
Ironie de l’histoire, France quitte Le Havre pour sa traversée inaugurale le 20 avril 1912, cinq jours seulement après la tragédie du Titanic, et arrive à New York en moins de six jours, dans une ambiance plutôt lugubre, loin de l’atmosphère de liesse réservée habituellement aux nouveaux transatlantiques.
Toujours limitée par les capacités du port du Havre, malgré les récents aménagements, la Transat met sur cale en 1913 un paquebot inspiré du modèle France, avec la volonté affichée de poursuivre dans la voie du haut de gamme. 
Titanic à la française
À une époque où il n’existe aucun système radar, la navigation s’avère toujours périlleuse. L’obscurité augmente le danger, mais le brouillard est craint par-dessus tout, tant il multiplie les risques de collision.
Au cours de sa longue existence, la Compagnie Générale Transatlantique connaît plusieurs catastrophes. Deux cependant, marqueront plus spécialement les esprits. Le 22 novembre 1873 d’abord, la Ville du Havre sombre en quelques minutes au beau milieu de l’Atlantique Nord. Cet accident coûte la vie à 226 personnes.
La Bourgogne ensuite, coule au large de Terre-Neuve le 4 juillet 1898, après une collision avec le trois-mâts britannique Cromartyshire. On déplore cette fois 565 victimes. Le caractère atroce du drame est renforcé par le récit qu’en font certains survivants, pointant du doigt la lâcheté d’une partie de l’équipage, prête à tout pour survivre. On parle de menace au revolver, de coups de couteaux, de bagarres, et cela sous les yeux d’un commandement incapable d’imposer son autorité dans le chaos. Dans les rares chaloupes de sauvetage mises à l’eau, des marins repoussent sans vergogne les malheureux tombés à la mer, les assommant à la rame ou tranchant à la hache les mains s’accrochant au bordage. Femmes et enfants sont les premières victimes : seule une dame aura la vie sauve grâce à l’attitude héroïque de son mari ; aucun enfant…
Dans Les faux monnayeurs, roman publié en 1925, André Gide présente l’un de ses personnages, lady Griffith, comme une rescapée du naufrage et place ces mots désabusés dans sa bouche : « J’ai compris que j’avais laissé une partie de moi sombrer avec la Bourgogne, qu’à un tas de sentiments délicats, désormais, je couperais les doigts et les poignets pour les empêcher de monter et de faire sombrer mon cœur. » Ce drame entachera longtemps la réputation de la Transat.
Naufrage de la Ville du Havre, Le Monde illustré, éd. du 13 décembre 1873 - © collection Stéphane William Gondoin.

De crise en crise

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, au mois d’août 1914, les paquebots qui sont encore à New York ou en mer, comme la Lorraine, doivent regagner la France au plus vite en évitant les mauvaises rencontres. Une fois de retour au pays, les bateaux sont réquisitionnés et armés, puis pour certains transformés en transport de troupes ou en navire hôpital.
Transport de troupes à bord du paquebot La Provence, 21 novembre 1915, Le Miroir n° 104.France par exemple, auparavant symbole des jours heureux, devient successivement croiseur auxiliaire, transport de troupes pendant la très hasardeuse opération des Dardanelles, bateau sanitaire, puis à nouveau transport de troupes après l’entrée en guerre des États-Unis. Il reprendra son service civil après le conflit. La Provenceen revanche, torpillée le 26 février 1916 par l’U-Boot 35, sombre en Méditerranée en emportant environ 1 600 âmes. À peu près autant que le Titanic …
Au total, la Transat perd 20 % de son tonnage pendant le conflit. Au lendemain de la guerre, la vie recouvre ses droits et les liaisons transatlantiques civiles redémarrent. France reprend du service et retrouve son lustre d’antan. On va également rechercher la coque du paquebot mis en chantier en 1913, achevée dès 1916, que l’on avait remorquée en baie de Quiberon pour la placer hors d’atteinte des U-Boote.
Les travaux s’achèvent en 1921 : baptisé Paris, il peut emporter environ 1930 passagers et 660 membres d’équipage, toujours répartis en trois classes. Il attaque son service au Havre le 15 juin 1921. En 1927, l’Île de France (241 m), sans doute le bateau qui symbolise le mieux la France des Années folles, entre en service en lieu et place de la Savoie.
Départ du paquebot Ile-de-France du port de Saint-Nazaire, le 29 mai 1927. Collection SNTP-Écomusée. Fonds Chantiers de L’Atlantique, DR.
Île de France, héros des mers
Si Normandie (deuxième du nom) et France (troisième du nom) sont demeurées dans la mémoire nationale pour leur gigantisme, Île de France a pour sa part laissé une empreinte très particulière dans la légende maritime. Réfugiée à Singapour en 1940, elle œuvre vaillamment comme transport de troupes sous les couleurs britanniques, avec une partie de son équipage français. Ses états de service remarquables lui vaudront la Croix de guerre 1939-1945 avec palmes.
Au lendemain du conflit, après un passage par les chantiers de Penhoët au cours duquel elle perd l’une de ses trois cheminées, elle reprend ses voyages civils et s’illustre dans une série de sauvetages, qui l’auréoleront du surnom de « saint-bernard des mers ». En 1956 notamment, alors qu’elle est en chemin vers Le Havre, elle reçoit un appel de détresse provenant du paquebot italien Andrea Doria. Le capitaine, Raoul de Beaudéan, ordonne aussitôt de se dérouter et de mettre le cap sur le lieu du sinistre. Une fois sur place, l’équipage recueille plusieurs centaines de naufragés. Île de Francefait alors demi-tour et regagne New York, où elle reçoit un accueil triomphal. Ce nouvel exploit est récompensé par plusieurs distinctions, comme la Croix de Chevalier du Mérite maritime ou le Gallant Ship Award, attribué par l’administration américaine aux bateaux ayant sauvé des vies au cours d’un drame maritime.
L’histoire particulière de l’Île de France ne lui évitera malheureusement pas une fin lamentable. Désarmée au Havre en 1958, elle est remorquée au Japon pour y être démantelée. Mais, sans aucun respect pour sa glorieuse carrière, elle est vandalisée, puis coulée en eaux peu profondes pour les besoins du tournage du film catastrophe The last voyage (titre français : Panique à bord).
Le Paquebot Normandie - À Bord Du Paquebot Normandie, Le Soir De L'inauguration, L'illustration Journal Universel N° 4813.

À la conquête du Ruban bleu

L'euphorie des Années folles s'achève brutalement en octobre 1929, lorsque la bourse de Wall Street dégringole et entraîne le monde dans une crise économique majeure. La Grande Dépression n’épargne pas le trafic maritime et hypothèque gravement les finances de la Transat.
Malgré ce climat défavorable, la compagnie lance un projet fou de construction de navire géant, désigné sous le code provisoire T6, mais familièrement appelé « super Île de France ». On en pose la première tôle en janvier 1931 aux chantiers de Penhoët dans un climat de scepticisme, quand les concurrents britanniques de la Cunard, également en proie à des difficultés financières, suspendent prudemment la fabrication du futur Queen Mary.
Après quatre années de travaux, le 11 mai 1935, Normandie gagne Le Havre : « Jamais arrivée de paquebot n'avait attiré, dans le port et sur les hauteurs de Sainte-Adresse, une foule comparable à celle qui attendait ce soir l'arrivée de la Normandie, rapporte Le Figaro en date du 12 mai. Pour recevoir l'immense vaisseau de 313,75 m, il a fallu élargir l’entrée du port et même aménager un quai avec une nouvelle gare maritime.
Normandie attendue par une foule nombreuse, comme à chacune de ses arrivées, (© collection Stéphane William Gondoin – DR.
Le bateau prend la direction de New York le 29 mai. Aucun paquebot français n’avait décroché le prestigieux Ruban bleu, distinction décernée au détenteur du record de la traversée de l’Atlantique Nord. Normandie se l’approprie dès son voyage inaugural. La Cunard et la White Star n'entendent cependant pas en rester là et unissent leurs efforts pour reprendre le chantier du RMS Queen Mary, mis en service en mai 1936.
Les deux navires se livrent une féroce compétition à distance et se disputent le Ruban bleu jusqu’en 1938. On passe à cette occasion sous la barre mythique des quatre jours de traversée. Sinistre présage, le Paris brûle et chavire dans un bassin du Havre en avril 1939. Le 23 août, sur fond de signature du pacte germano-soviétique, Normandie passe devant sa carcasse retournée, franchit pour la dernière fois les mâchoires de son port d’attache et atteint New York le 28 août.
Le 1er septembre, la Seconde Guerre mondiale éclate. Normandie reste sagement amarrée à son légendaire pier 88 (quai 88), spécialement aménagé pour elle quelques années plus tôt, avec une centaine de membres d'équipage à bord. On connaît la suite : réquisitionnée par les autorités américaines et rebaptisée USS Lafayette, elle entame une métamorphose en transport de troupes. Durant les travaux, le 9 février 1942, un incendie éclate à bord. L’eau utilisée par les pompiers déséquilibre le navire, qui se couche à jamais sur le flanc.
France, commandé par la Compagnie Générale Transatlantique en juillet 1956 auprès des chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, prend la mer le 11 mai 1960. Sa marraine est l'épouse du Général de Gaulle. Galerie de Gérard Né, DR.

France, fin d’une époque…

Lorsque la guerre s’achève, la Transat a beaucoup souffert, notamment à cause de la perte de la Normandie, sa plus belle unité. L’Île de France reprend certes du service, épaulée par quelques paquebots vieillissants (LibertéDe Grasse). Pas de quoi cependant pour la « French line » regagner son rang et restaurer son prestige d’antan. Aussi lance-t-on dès 1952 l'étude d’un nouveau paquebot géant (315,66 m), toujours à Saint-Nazaire. Le projet est validé en 1956, la construction démarre en octobre 1957, l’exploitation commerciale débute en 1962.
De dimensions très voisines de celles de NormandieFrance dispose cependant de nombreuses améliorations technologiques. Ses moteurs par exemple, dévorent 40 % de mazout en moins pour un rendement équivalent. Dans la tradition des liners français, le nouveau paquebot se veut surtout le « prestigieux vaisseau amiral de notre marine marchande, [...] l'ambassadeur du goût et des traditions de notre pays. » Mais à l’heure du triomphe du Boeing 707, alors que le monde entame une course permanente contre le temps, France fait de plus en plus figure de relique d’une époque révolue.
En 1973, le premier choc pétrolier foudroie ce qui restait de ses perspectives de rentabilité. Considéré comme trop lent, trop coûteux, on décide de mettre un terme à son exploitation en 1974. Dans l'Atlantique Nord, autrefois sillonné par des dizaines de paquebots, ne reste plus alors en service que le RMS Queen Elizabeth II de la Cunard, l'éternelle rivale britannique. Quant à la Compagnie Générale Transatlantique, elle se consacre désormais exclusivement au transport de fret et reste active aujourd’hui sous le sigle CMA-CGM. 
France au « quai de l’oubli », @lehavrephoto, archives, DR.Retour en 1974. France est expédiée sans ménagement au purgatoire. On l’emprisonne dans l’arrière-port du Havre, au beau milieu d’un décor de terrains vagues semés d’usines, indigne de son glorieux passé de coursier des océans. Cinq ans durant, des foules de Havrais font chaque week-end le pèlerinage du « quai de l’oubli », révoltés par le sort réservé au dernier de « leurs » géants. On vient là en famille, presque comme pour témoigner son affection à un parent alité à l’hôpital.
Après bien des tractations et des péripéties, France est finalement rachetée par l'armateur norvégien Knut Kloster, qui souhaite le transformer en navire de croisière dans les Antilles. Rebaptisée Norway, elle quitte définitivement Le Havre le 18 août 1979, devant une marée humaine massée le long des quais, sur les digues ou les hauteurs de la ville. Incapable de se mouvoir seul, tiré par des remorqueurs comme un blessé s’appuyant sur des béquilles, le vaisseau coiffé des célèbres cheminées à ailerons s’éloigne lentement vers le large.
Et ce jour-là, Le Havre tourna une page de cent quinze ans de son histoire…
Ultime départ du France vu de la plage, le 18 août 1979. L'agrandissement montre l'ex France de retour au Havre sous le nom de Norway en 2006, @lehavrephoto, archives, DR.

20 juillet 1969On a marché sur la Lune

Le 20 juillet 1969, à 20h17 ( UTC, temps universel ), le module lunaire  Eagle  de la mission Apollo XI se pose sur la Lune. L'astronau...